Japon – Le marché de Tsukiji, miroir du désarroi japonais

A Tsukiji, le grand marché au poisson de Tokyo, le 2 avril. Tokyo Correspondance
Par crainte de contaminations radioactives, l’activité de cette halle aux poissons de Tokyo est atone depuis le séisme
Le vent de tristesse et d’inquiétude qui balaye le Japon depuis la catastrophe du 11 mars n’épargne pas Tsukiji. Le grand marché aux poissons de Tokyo, où vibrionnent, chaque jour ouvrable depuis 1923, dans des allées bordées d’étals couverts de poissons et de crustacés multicolores, des milliers de grossistes, restaurateurs de sushis ou autres crieurs, a perdu de son bel allant.
 » C’est calme, trop calme, regrette M. Shibata, de la maison Marukoshi. Normalement, un samedi matin, les camionnettes font la queue devant le marché. Et là, rien. La circulation n’est même pas perturbée. «  L’homme au large tablier bleu vient d’arrêter son  » tare « , un petit véhicule étroit, à trois roues, équipé d’un grand plateau et typique de Tsukiji.  » Depuis la catastrophe, les gens ne sortent plus. Les mariages sont annulés, c’est triste « , ajoute-t-il avant de conclure une petite vente.
Sans surprise, les gens de Tsukiji sont solidaires des victimes du Tohoku, région sur la côte Pacifique de l’Archipel qui produisait 23,5 % des pêches japonaises et dont une grande partie des ports, Kesennuma, Ofunato, Sanriku… sont détruits. Plus de 12 000 bateaux ont été perdus, et combien de marins ? Nul ne le peut encore le dire.
Les produits du Tohoku ont disparu des étals de Tsukiji et les ventes baissent. Dai Matsumura, de l’administration de ce grand marché où transitent chaque jour 1 900 tonnes de poissons, estime à 20 % la contraction des ventes depuis le vendredi 11 mars. Un chiffre confirmé chez Yoshizen, où le patron ouvre des coques tout juste arrivées de Chine.  » Il y a l’ambiance, explique-t-il, mais il y a aussi le problème des coupures de courant dans la région de Tokyo. Les restaurateurs ne veulent pas stocker dans des réfrigérateurs. Et puis, ils s’inquiètent « , juge-t-il, avant d’évoquer une certaine  » paranoïa « .
Car plus que le manque d’entrain des Japonais choqués par la tragédie du 11 mars, lui, voit derrière la baisse des ventes la peur du nucléaire, exacerbée à chaque annonce de rejets radioactifs de la centrale de Fukushima dans l’océan Pacifique.
Les halles de Tsukiji ont déjà subi les conséquences de ce type d’incidents. En 1999, l’accident à la centrale de Tokai-Mura, à une centaine de kilomètres au sud de Fukushima, avait suscité des inquiétudes sur les produits de la pêche. Et nul n’a oublié la tragédie du Daigo-Fukuryu-Maru, thonier victime en 1954 des retombées de l’essai de bombe H réalisé par les Etats-Unis sur l’atoll de Bikini (Pacifique sud). Les marins avaient souffert d’une forte irradiation et l’importante contamination de la cargaison avait suscité de grandes craintes à Tsukiji et dans tout le Japon. A l’entrée du marché, une plaque commémorative rappelle cet événement qui, en son temps, avait alimenté le sentiment antinucléaire japonais.
Cette fois, que dire ? M. Matsumura a beau rappeler que  » tous les produits sont contrôlés avant leur arrivée au marché « , qu’ » il n’y a pas de problème «  et le magasin de calamars Hamase préciser que ses produits  » viennent de Chiba et non plus de Fukushima « , rien n’y fait.
Chez Kincho, vendeur de wakame (algues), un bac bien en vue présente des produits de la préfecture d’Iwate, et donc considérés comme  » à risque « .  » Ces algues ont été ramassées en mars 2010 et conservés au réfrigérateur « , précise le vendeur. Un petit panneau indique que  » la consommation de wakame permet de se protéger contre les produits radioactifs et même de s’en débarrasser « . Un argument discuté, mais qui fut évoqué à plusieurs reprises dans les médias. Et qui peine à masquer l’inquiétude sur la durée de la crise pour un distributeur qui rappelle que  » 75 % de la production japonaise de wakame vient du port de Sanriku « , dans la préfecture d’Iwate.
Dans cette atmosphère morose, il y en a qui s’efforcent d’être positifs. Certes marqué par la catastrophe, Shinji Kanesaka, chef du restaurant Sushi-Kanesaka, ne s’affole pas.  » Pour l’instant, l’absence des produits du Tohoku ne nous affecte pas trop. Nous sommes à la saison des poissons de l’ouest du Japon, de l’île de Kyushu notamment. «  Et de signaler que son établissement, deux étoiles Michelin,  » a subi une baisse de fréquentation dans la semaine qui a suivi le 11 mars, mais qu’aujourd’hui, la situation s’améliore peu à peu « .
Tout cela avant d’aller, comme tous les jours mais sans doute un peu plus fort que d’habitude, prier au sanctuaire Namiyoke, protecteur du marché de Tsukiji et de son petit monde.
Philippe Mesmer © Le Monde édition  abonné du dimanche 3 Lundi 4 avril 2011
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