Qui connait vraiment l’histoire de la Libye ….????

L’Afrique réelle – Réflexions de Bernard Lugan – février 2011
Transmis par Dragon de Locksley
 
Personne ne regrettera le satrape libyen responsable de multiples attentats, de nombreux crimes et de la déstabilisation de régions entières de l’Afrique. Ceci étant, laissons l’émotionnel aux amateurs de superficiel et les pâmoisons aux journalistes, pour ne nous intéresser qu’au réel.
 
La fin de Kadhafi qui risque d’avoir des conséquences dont nous sommes loin de mesurer l’ampleur est en effet moins une aspiration démocratique populaire que la manifestation de l’éclatement de l’alchimie tribale sur laquelle reposait son pouvoir.
A la différence de la Tunisie ou de l’Egypte, la Libye dont plus de 90% du territoire est désertique, n’est en effet pas un Etat, mais un conglomérat de plus de 150 tribus divisées en sous tribus et en clans.
Ces ensembles ont des alliances traditionnelles et mouvantes au sein des trois régions composant le pays, à savoir
la Tripolitaine avec la ville de Tripoli qui regarde vers Tunis,
la Cyrénaïque dont la capitale est Benghazi et qui est tournée vers Le Caire
et le Fezzan dont la principale ville est Sebba et qui plonge vers le bassin du Tchad et la boucle du Niger.
De l’indépendance de la Libye en 1951 jusqu’au coup d’Etat qui porta le colonel Kadhafi au pouvoir en 1969, la Libye fut une monarchie dirigée par les tribus de Cyrénaïque.
Membre d’une petite tribu chamelière bédouine, le colonel Kadhafi fut porté au pouvoir par une junte militaire multi tribale mais dans laquelle dominaient les deux principales tribus de Libye, celle des Warfallah de Cyrénaïque et celle des  Meghara de Tripolitaine.
La plupart des tribus de Cyrénaïque demeurant attachées à la monarchie, le colonel Kadhafi réussit un grand coup politique en épousant une fille du clan des Firkeche membre de la tribu royale des Barasa, ce qui lui assura le ralliement de la Cyrénaïque rebelle.
Or, aujourd’hui, c’est tout son système d’alliance avec la Cyrénaïque qui a volé en éclats.
La date clé du délitement tribal du système Kadhafi est 1993 quand  un coup d’Etat des Warfallah fut noyé dans le sang.
Les haines furent ensuite tuées tant la terreur imposée par le régime fut forte, mais les tribus de  Cyrénaïque n’attendaient qu’une occasion pour se révolter et elle se présenta  durant le mois de février 2011.
Elles s’emparèrent alors de la région et arborèrent le drapeau de l’ancienne monarchie.
Kadhafi  avait certes perdu la Cyrénaïque, comme les Turcs et les Italiens avant lui, mais il lui restait la Tripolitaine et le Fezzan.
Dans ces deux régions, le régime avait également constitué de subtiles alliances tribales. Au moment où ces lignes sont écrites, à savoir le 27 février 2011, certaines tribus ont ainsi quitté le camp Kadhafi, mais les grandes solidarités demeurent, même si elles sont chancelantes.
A court terme, le principal danger qui menace le colonel Kadhafi n’est pas la Cyrénaïque séparée par plus de 1000 km de désert de la ville de Tripoli ; ce n’est pas non plus la surréaliste armée libyenne et encore moins les volontaires que l’on voit parader dans les rues de Benghazi ou de Tobrouk.
Tout est en effet suspendu au choix que vont faire les chefs de la tribu guerrière des Megahra qui domine en Tripolitaine.
Longtemps alliée à celle de Kadhafi, les Khadîdja, elle donna un temps le numéro 2 du régime en la personne du commandant Abdeslam Jalloud avant sa disgrâce de 1993 quand il fut suspecté d’avoir noué des liens avec les putschistes warfallah.
Si les Megahra demeurent loyaux ou même neutres, Kadhafi se maintiendra un temps encore au pouvoir sur une partie du pays.
Dans le cas contraire, il se trouvera alors véritablement en difficulté et contraint de se replier sur sa seule tribu laquelle n’est forte que de 150
000 membres.
Si les Meghara abandonnaient Kadhafi, cela voudrait dire qu’ils ont l’intention de s’emparer du pouvoir et la Libye serait coupée en deux, la Tripolitaine et la Cyrénaïque se trouvant  dominées par les alliances tribales constituées autour des Warfallah et des Meghara.
La question qui se poserait alors serait celle de la survie de l’Etat libyen.
Ces deux ensembles se combattront-ils ou bien se partageront-ils le pouvoir dans un cadre fédéral ou confédéral ?
Nous l’ignorons, mais le danger est de voir apparaître une situation de guerres tribales et claniques comme en Somalie.
Elles pourraient être suivies d’un éclatement en plusieurs régions, ce qui ouvrirait un espace inespéré pour  Aqmi (Al-Quaida au Maghreb islamique) qui prospérerait au milieu du chaos avec en plus, dans le sud du pays, une dissidence toubou qui aurait des répercussions au Tchad, et des initiatives touareg auxquelles pourraient s’adosser l’irrédentisme touareg du Mali et du Niger ; sans parler, naturellement des conséquences pétrolières qu’aurait un tel conflit.
L’ancien drapeau de la monarchie du roi Idris Ier, renversé par ce même Kadhafi en 1969. Un autre tissu que le drapeau national, unicolore, vert, instauré par le jeune Kadhafi en 1977.
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Bernard Lugan, né le 10 mai 1946 à Meknès ( Maroc ), est un historien français spécialiste de l’Afrique. Il est maître de conférences hors classe à l’ Université de Lyon III , où il assure depuis 1984 différents cours autour de l’Histoire de l’Afrique et de la francophonie.
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