Syrie – Trois points de vue hostiles ou extrêmement réservés quant à un recours à la force. Voici leurs arguments.

Nouvel Obs 02/06/2012 Vincent Jauvert journaliste journaliste

SYRIE. Trois personnalités contre une intervention armée

Depuis le massacre de Houla, le grand débat est lancé : faut-il intervenir militairement en Syrie ?
 On connaît les arguments « pour », ceux qui conduisent BHL et 58 % des Français (selon un sondage Ifop pour Dimanche Ouest-France) à soutenir une telle action sous l’égide de l’Onu. Cependant, à la seconde question  » êtes-vous pour ou contre un engagement militaire de la France? « , le pourcentage de oui descend à 50% ….
 Ils sont nombreux : mettre un terme à la répression sanglante orchestrée par le régime Assad ; renverser un allié de l’Iran ; ne pas laisser dicter l’agenda international par la Russie (et la Chine) ; afficher son soutien aux Printemps arabes…
 Mais, ces derniers jours, trois personnalités importantes - et très différentes – ont exposé des points de vue hostiles ou extrêmement réservés quant à un recours à la force. Voici leurs arguments.
Hillary Clinton, d’abord. Jeudi, devant des étudiants danois, la secrétaire d’Etat de Barack Obama a fait la – longue – liste des empêchements à une opération militaire (la traduction est de moi) : « La Syrie est une société beaucoup plus peuplée et beaucoup plus diverse que la Libye, si bien que différents groupes en Syrie sont inquiets de ce qui arriverait après Assad et ne sont pas aussi unifiés qu’en Libye. Il y a des militaires professionnels ; il n’y en avait pas en Libye. Kadhafi s’appuyait sur un tout petit groupe de militaires aidés par des mercenaires. 
« Il y avait une opposition en Libye qui représentait vraiment le pays. Ceci n’est pas encore été possible en Syrie. Nous travaillons tous à cela. Il y avait un lieu protégé d’où l’on pouvait opérer –Benghazi – et de là nous pouvions avancer vers l’Ouest. Les défenses anti-aériennes en Syrie sont beaucoup plus fortes qu’en Libye. La Ligue Arabe avait appelé à une action par le Conseil de Sécurité.
« La Ligue Arabe soutient aujourd’hui la mission Annan ; ils ne sont pas encore unis pour appeler à une action militaire. Et le plus important, le Conseil de Sécurité, dans le cas de la Libye, était d’accord pour agir et puis l’Otan a pu mettre en place une coalition à laquelle se sont joints des pays arabes d’accord pour faire appliquer la no-fly zone et même opérer des frappes. Donc vraiment, ces conditions n’existent pas pour la Syrie pour l’instant.
« Il y a aussi beaucoup de difficultés et de complexités régionales que l’on doit traiter. La Jordanie a une frontière avec la Syrie ; ils s’inquiètent pour leur propre intégrité territoriale et leur sécurité. La Turquie a une longue frontière commune. Ils s’inquiètent de savoir s’ils se rendent plus vulnérables à la menace terroriste kurde sur laquelle ils sont concentrés.
« Et ce n’est pas tout ; c’est un ensemble de facteurs difficiles à équilibrer. La Syrie est à côté du Liban, qui, vous le savez, a connu une guerre civile brutale pendant des années. Et la démographie de la population, (syrienne) n’est pas si dissemblable si ce n’est en terme de nombre, mais les fondamentaux  démographiques sont très similaires entre les deux pays.
« Beaucoup de gens essayent de trouver ce qui pourrait être une intervention que ne causerait pas beaucoup de morts et de souffrances. En Libye, en partie parce que le pays était peu peuplé sur un vaste territoire, il y avait un théâtre d’intervention qui a permis d’éviter des victimes civiles. Cela semble beaucoup plus difficile en Syrie, si ce n’est impossible.
« Il y a beaucoup de planifications humanitaires et militaires en cours. Mais les facteurs ne sont pas réunis. « 
(Pour Henry Kissinger, les deux prérequis à une telle intervention ne sont pas remplis)
 Le 2 juin, l’ancien Secrétaire d’Etat de Richard Nixon, le très Républicain Henry Kissinger, vient lui de s’exprimer dans le « Washington Post ». Dans une tribune intitulée « Une intervention en Syrie risque de chambouler l’ordre mondial », le géostratège, qui a toujours l’oreille des Grands, écrit notamment (là encore la traduction est de moi) :
« Il y a deux prérequis à une intervention militaire, humanitaire ou stratégique : un, un consensus sur la forme de gouvernement après le renversement du statu quo est fondamental. Si l’objectif se résume à déposer un leader spécifique, une nouvelle guerre civile peut survenir du vide résultant  et  des pays extérieurs choisir différentes parties. Deux, l’objectif politique doit être explicite et atteignable sur une période durable. Je doute que la question syrienne remplisse ces conditions. (…)
« En réagissant, à une tragédie humaine, nous devons faire attention de ne pas en faciliter une autre.  En l’absence de concept stratégique clairement exposé, un ordre mondial qui érode les frontières et fusionne guerres civiles et internationales ne peut jamais reprendre son souffle. On a besoin de nuance  pour donner de la perspective à la proclamation d’absolus. »
 Enfin, il y a le général français à la retraite, Vincent Desportes, celui-là même qui, il y a deux ans, avait publiquement souhaité un retrait anticipé des forces françaises d’Afghanistan (au prix de son poste à la tête du Collège Interarmées de la Défense). Dans le Figaro de samedi, il a développé des arguments proches de ceux d’Hillary Clinton pour conclure en ce qui concerne la France :  
« Le fait d’être intervenus en Libye ne nous impose pas d’intervenir en Syrie. En la matière, chaque cas est un cas d’espèce, et le réalisme doit l’emporter sur l’impétuosité morale et nos propres données identitaires, même si le messianisme fait partie de nos gènes. » 
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