La peur – par Michel Serres

France info – 4 novembre 2012 – Michel Polacco – Chronique Le sens de l’info
Michel Serres et Michel Polacco parlent de la peur et Michel Serres précise qu’il s’agit de l’une des émotions les plus puissantes, et se demande qui a intérêt à faire peur.
Michel Polacco :La peur n’évite pas le danger mais elle peut aider à le contourner. Souvent elle est un bon moyen de prévention et d’apprentissage, mais c’est aussi un outil de gestion du comportement humain, donc une arme entre les mains des manipulations pour exercer et conserver le pouvoir, que ce soit dans l’univers scientifique, politique ou religieux. Grâce à elle, de savants experts nous prescrivent notre conduite et nous font agir en meute, comme les moutons de Panurge. Alors Michel, la peur il faut s’en méfier car c’est notre talon d’Achille.
Michel Serres : Oui en effet, et puis c’est quelque chose de très important dans notre civilisation pour la raison suivante : c’est que nous vivons dans une civilisation historiquement ex-cep-tion-nelle en matière de sécurité. Je me demande même si le mot « sécurité » avait une sorte de droit de société dans les moments de l’histoire précédents.
M.P. : La sécurité n’est-elle pas le pur produit de la civilisation depuis que les hommes se sont organisés ?
M. S. : Je ne crois pas parce qu’il y avait des civilisations qui glorifiaient l’héroïsme, le risque, etc., tandis que la notre, au contraire, fait l’éloge de la sécurité. Et c’est vrai pour la Santé et la prévention des maladies, pour prévention des accidents du travail, c’est vrai pour la protection de l’alimentation et ça a donné comme vous le savez des résultats comme la croissance exponentielle et l’espérance de vie. Donc, c’est vrai que nous sommes dans une civilisation historique ment exceptionnelle dans cette matière. Or, il se trouve que la peur est une des émotions les plus puissantes du cœur humain, et donc pour certains la question est de savoir comment manipuler la peur et surtout la question judicieuse qu’il fut poser est « qui a intérêt à faire peur ? »
La première analyse que l’on peut faire de notre société c’est qu’elle est exceptionnelle du point de vue de la sécurité, mais également aussi à un second point de vue, c’est qu’elle est devenue la « société du spectacle ». Or le spectacle se divise en deux : la tragédie ou la comédie. Pour jouer la comédie, il faut vraiment avoir beaucoup de talent. C’est vraiment difficile, comme vous le savez, de faire rire les honnêtes gens. Tandis que la tragédie, au contraire est extrêmement facile à manipuler. Et du coup, on voit pulluler dans la société du spectacle, les romans et les films policiers. Dans le cas là, on a la terreur inspirée par l’assassin et la pitié envers la victime. Or, il se trouve que pour susciter la tragédie, la passion la plus fondamentale repérée par les philosophes depuis des siècles, est la  terreur et la pitié. La peur en fait partie et la pitié en découle.
Et, du coup, on comprend pourquoi « mort » est le mot le plus répété sur les ondes et sur les images. Vous le savez sans doute, l’image la plus répétée à la télévision est celle de cadavres. Pourquoi toutes ces tragédies ? Tout simplement parce que « pas de nouvelles si bonnes nouvelles » et donc celles qui viennent à être diffusées ne sont forcément que des mauvaises nouvelles. Lorsque j’ai fondé la cinquième chaîne avec Jean-Marie Cavada, j’avais proposé une chose originale : le « journal des bonnes nouvelles », mais je n’ai pas été écouté. Alors que pourtant, il y a beaucoup plus de joie dans le monde que de malheur, « les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne ». Qui a donc intérêt à diffuser ces mauvaises nouvelles : les organisateurs du spectacle, bien sûr.
De quelles peurs avons-nous peur : la mort et les maladies. Alors parlons des maladies : on a eu très peur récemment de la grippe, de la fièvre aphteuse, de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, etc. Il y a eu comme cela des vagues d’angoisses et d’épouvantes. Alors que ces maladies ont fait à peine quelques centaines de morts dans le monde, ‘est à dire statistiquement presque négligeable. Alors que par exemple, l’obésité, le tabac ou l’alcool ne font pas peur et tuent beaucoup plus. Donc le problème est de savoir qui a intérêt à faire peur à ce point de vue.
Je dirais ensuite que le terrorisme est une vague fondamentale de peur et voilà pourtant que le bilan des attentats ne dépasse pas quelques milliers de victimes (depuis la guerre de 39/45, moins de 2000 victimes en France). Et cependant il y a aujourd’hui des chiffres qui rappellent ceux de la guerre puisque l’on compte un million trois cent mille victimes d’accidents de la route dans le monde. Ce qui fait qu’en dix ans, on va trouver des chiffres analogues à ceux d’une grande guerre mondiale. Et pourtant, quand vous montez dans votre voiture, vous n’avez pas peur.
Par conséquent, la réponse à la question, c’est vous obéissez, vous payez, et vous payez des impôts aux marchands d’angoisse. C’est-à-dire que la peur est « vendeur ». Elle permet en effet de faire augmenter l’audimat et le public. Donc qui a intérêt à faire peur : les organisateurs de la société du spectacle !
Le paradoxe est que nous vivons dans une société ultra sécurisée et, avec les raisonnements de la société du spectacle, nous organisons la peur pour multiplier les ventes. On devrait plutôt en rire qu’en pleurer tellement tout cela est effectivement paradoxal. Il se trouve qu’aujourd’hui la société du spectacle emporte la totalité des choses et que la tragédie est organisée au jour le jour. Par conséquent, sur vos images et à tous les repas, vous allez manger du mort et du cadavre, parce que précisément, la tragédie est montée pour augmenter la peur et l’audimat, Par conséquent en effet, c’est la société du spectacle qui est responsable de la peur et non pas la réalité.
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