Les Pinçon-Charlot, auteur du " Président des riches " de retour

 Nouvel Obs 26/01/2013Par Renée Greusard

anopincot

"Courir est une nécessité intellectuelle"
 En plus d’être sociologues, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot courent. Ils ont accepté de nous raconter pourquoi et ce qu’ils aiment dans ce mouvement
Chaque matin, vers 6 heures, nous courons 4 km. Après notre petit déjeuner. Avant que les voitures ne crachent leur pollution. C’est un rituel. Nous courons toujours de la même manière.
Michel [70 ans, NDLR] devant, Monique [66 ans, NDLR] qui suit. Un jour, notre boulanger que nous croisons chaque matin nous a dit :
Mais pourquoi vous courez toujours comme ça ?"
Monique a répondu :
Je suis sympa, je lui laisse le beau rôle."
Quand on court le matin, on a des relations avec des gens qu’on ne verrait jamais autrement. Quand on court, il se produit tout un tas d’événements.
Nous croisons la dame aux chats
Il y a la dame qu’on appelle la dame aux chats. Elle nous applaudit chaque matin.
Un jour, nous avons vu un lapin poursuivi par une pie. Une autre fois, nous avons dû faire un bouche-à-bouche à un jeune homme inanimé et très alcoolisé. Un jour encore, nous avons vu des Roumains qui venaient de se faire déposer par un passeur. Ils nous ont demandé :
On est bien en France ?"
On leur a répondu que "oui". Et ils sont partis. On a aussi vu une cave de Bagneux commencer à prendre feu.
Nous avons commencé à courir en 1995. Monique a toujours été très sportive. Elle a couru seule pendant des années. Michel était plutôt fêtard, il aimait aller au cinéma, rentrer à 4 heures du matin. Il tenait même un discours très critique sur le sport. Il disait que c’était fatigant.
Quand notre fils est parti de la maison, nous avons commencé à courir à deux. Michel voulait aussi se sentir en forme. Aujourd’hui, c’est devenu vital, pour nous deux.
anopincot charloOn ne veut pas avoir un corps trop déformé
A notre âge, nous trouvons un plaisir physique dans la course, celui de se sentir en forme, d’avoir un corps qui ne porte pas trop les stigmates. On ne recherche pas le jeunisme. On aime même bien les stigmates de la vieillesse sur le corps, mais on ne veut pas avoir un corps trop déformé.
Courir et marcher, ce n’est pas la même chose. Marcher favorise l’imagination, le rêve. Courir crée des tensions. Il faut faire attention aux voitures, aux crottes de chiens.
Nous aimons courir car nous assistons, quotidiennement, à la naissance du jour en été, à la fin de la nuit en hiver. C’est un bonheur qui nous habite. Chaque jour.
Ce n’est pas la compétition ou le challenge que nous cherchons. Nous faisons notre jogging à un pas de sénateurs. Sans aucune pression. On fait nos 4 km en une demi-heure. Le seul challenge est de s’efforcer de sortir tous les jours. Parfois, c’est impossible, quand on a 40°C de fièvre ou quand il neige, comme en ce moment.
On écrit deux heures, tout de suite après le jogging
Courir est aussi devenu une nécessité intellectuelle pour nous. C’est extraordinaire, comme c’est vivifiant, comme ça vous remet les neurones en place. Ça nous aide à travailler. Chaque matin, on écrit pendant deux heures, tout de suite après notre jogging. Ensuite, on peut passer la journée à faire d’autres choses, aller au cinéma, se promener.
C’est d’ailleurs bizarre que la course ne soit pas plus enseignée à la faculté. Même d’un point de vue néolibéral. En fait, il suffit d’aller courir le nez au vent, de respirer pour gagner en efficacité dans son travail.
Le fait de courir dans la ville de bon matin, ça crée un rapport au monde différent. C’est une autre disponibilité.
On a pris nos baskets à Montréal ou à New York
On accède à une forme de paix, ça aide à ne pas devenir aigris, frustrés. Souvent, tout d’un coup en courant, on a des idées pour notre travail.
Michel ! Ça y est. J’ai trouvé."
Quand on était chercheurs, on a couru partout dans le monde, pendant nos voyages de conférences. On a pris nos baskets pour courir à Montréal ou à New York. C’est une façon de découvrir la ville. A 5 heures du matin, elle n’est pas la même qu’à 8 heures ou à 9 heures. Les ambiances sont différentes.
Dans notre travail de sociologues, c’est aussi important, cette course. Elle permet de prendre de la distance, de remettre les choses à leur juste place. Pendant 30 minutes, on ne pense plus aux journalistes, ni aux éditeurs.
C’est une petite bulle au réveil. Si l’on veut écrire ses articles et ses livres, il faut marquer cette rupture, sinon on se laisse envahir. Et quand on revient, on se sent fort, heureux. On sent qu’on a vécu quelque chose de fort.
Propos recueillis par Renée Greusard
About these ads

À propos de kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cette entrée, publiée dans Santé, Social, est taguée , . Bookmarquez ce permalien.