Valls contre Taubira, police contre justice : postures et impostures

Le Canard Enchaîné du 21 août 2013 – Louis-Marie Horeau

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Attention, attention, le match va commencer ! A ma droite l’ennemi des délinquants, le farouche, l’indomptable partisan de la sévérité, de la répression, de l’incarcération ! A ma gauche, la madone des assassins, la bonne fée des détrousseurs, celle qui veut vider les prisons et abandonner les bonnes gens à l’insécurité grandissante.
100_5684Lors de leur dernier affrontement public*, Manuel Valls et Christiane Taubira ont atteint le degré zéro du débat politique. A leur décharge, ils ne sont pas les premiers, et cette polémique convenue réapparaît à intervalles réguliers, comme le cycle lunaire, et depuis des dizaines d’années. Désespérante, stérile, l’éternelle dispute n’est en réalité qu’un jeu de rôle. Le ministre de l’Intérieur, outre qu’il a le souci de complaire à ses troupes policières, se doit de bomber le torse et d’afficher sa détermination : la prison, encore la prison, toujours la prison, et la France sera sauvée Pourquoi la prison ? Parce que ses hauts murs sont, dans l’imagerie populaire, la seule réponse au délinquant. Car elle fait peur, elle punit, pour un temps, elle empêche de nuire et, peut-être, elle brise. Le peuple veut de la prison ? Qu’on lui donne de la prison, du pain et des jeux !
Sauf à le prendre pour un imbécile, on peut risquer l’hypothèse que le ministre de l’Intérieur sait parfaitement que, la prison à tout-va, cela ne marche pas. Il n’y croit pas une seconde. Tous ceux qui ont un peu réfléchi à la question et observé les expériences étrangères le disent. Voilà quelques années, l’Assemblée, à lors à majorité de droite, et le Sénat, également à droite, avaient voté comme un seul homme des rapports expliquant que le tout-carcéral était une catastrophe, que pour la moitié des détenus, la taule n’était pas la solution, et qu’il était urgent de trouver des options alternatives pour sortir de cette logique infernale. Non par angélisme, ni par complaisance à l’égard des délinquants : juste par réalisme, dans l’espoir de faire baisser la récidive, et donc la délinquance.
La fameuse « conférence de consensus » qui a réuni des experts de tous horizons et dont le rapport a inspiré le projet Taubira est arrivée, toutes tendances confondues et à l’unanimité, aux mêmes conclusions.
Alors, un boulevard pour Taubira ? Non. Pas même un sentier caillouteux : une impasse. Car la garde des Sceaux, avec son estimable projet de loi, amuse la galerie. Elle sait qu’il lui faudrait, pour réussir, d’importants moyens matériels, qu’elle n’a pas. Pour organiser les peines alternatives, suivre et contrôler les condamnés, il faudrait des fonctionnaires par centaines. Et des crédits, qui sont actuellement dévorés… par les prisons. La garde des Sceaux ne peut ignorer que l’abandon de la lourde logique du tout-carcéral est d’abord une bataille politique et médiatique. Il lui faut convaincre que changer de méthode n’est pas la marque infamante du laxisme. Il lui faut expliquer que le crime, rarissime, d’un détenu libéré ne condamne pas plus les libérations que la mort, rarissime, d’un opéré de l’appendicite ne condamne la chirurgie.
Alors, chacun reprend sa place dans le faux débat. Répressifs contre laxistes. Les premiers par opportunité démagogique. Les seconds par manque de courage politique. Et, à la fin, concrètement, que se passe-t-il ? Rien.
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* Qui a fait fuiter dans « Le Monde » la lettre que Manuel Valls avait adressé à l’Élysée et à Matignon, le 25 juillet, et qui attaquait l’avant-projet de réforme pénale de Christiane Taubira ? Pour Jean-Marc Ayrault, aucun doute : c’est un proche du ministre de l’Intérieur – voire le ministre lui-même – qui a balancé l’information pour parfaire l’image rigoriste du grand homme. Depuis cette lettre, en tout cas, plusieurs réunions interministérielles ont eu lieu, et le texte de Taubira a été remanié profondément…
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