Angoissante incertitude pour les Mexicains – Année du Mexique en France : des artistes cloués au pays

 | 05.03.11 | 

Mexico Correspondance – « C’est une catastrophe ! », soupire le sculpteur mexicain José Rivelino (voir le portfolio que nous avions consacré à cet artiste), dans le brouhaha métallique de son hangar-atelier à l’ouest de Mexico. Ses onze statues anthropomorphes devaient arriver mardi 1er mars à Paris à bord d’une barge sur la Seine. Mais ces oeuvres imposantes (vingt tonnes) sont restées à quai au port de Rotterdam. Son exposition, « Nuestros Silencios », est victime du boycottage par le gouvernement mexicain de l’Année du Mexique en France. « Quand j’ai appris la nouvelle, j’allais embarquer pour Paris. Bilan : six mois de travail et plus de 650 000 euros anéantis », se désespère le sculpteur.

Invités comme lui en France, des centaines d’artistes mexicains ne savent toujours pas si leurs projets connaîtront le même sort. Au-delà de cette angoissante incertitude, ils dénoncent un gâchis artistique et financier. La menace d’un effet domino plane sur 360 événements prévus jusqu’à la fin 2011 dans toute la France. Les deux premières expositions phares, « Les cultures antiques de Veracruz » au musée de Saint-Romain-en-Gal (Vienne) et « Les masques de jade mayas » à la Pinacothèque de Paris, ont été annulées juste avant leur inauguration, le 18 février et le 1er mars.

« Le gouvernement mexicain a juste suspendu son appui organisationnel et financier, en réaction à la décision de Nicolas Sarkozy de dédier ces manifestations à Florence Cassez, condamnée à Mexico pour enlèvements, explique-t-on au ministère mexicain des affaires étrangères. Mais si le président français retire sa dédicace, le Mexique serait ravi de participer au reste des projets prévus. » En face, le gouvernement français campe sur ses positions.

« C’est une honte qu’un conflit diplomatique et juridique prenne en otage la culture ! », dénonce Francisco Vargas, le réalisateur du film El Violin. Il est un des 700 signataires du texte d’indignation qui circule sur Internet depuis le 20 février. Cette lettre ouverte au gouvernement français a été rédigée par les responsables du festival français Travelling. Avec 60 longs-métrages et 40 courts-métrages mexicains, il a pourtant été lancé à Rennes le 22 février, mais sans les 40 000 euros promis par le Mexique.

A des fins populistes

Une grande partie du programme risque de passer à la trappe, telle l’exposition du peintre et sculpteur Manuel Felguérez, prévue à Paris le 24 mars à l’Institut culturel du Mexique. « Le catalogue n’a plus qu’à aller à la poubelle », dénonce l’artiste, en pointant « la stratégie électoraliste de Sarkozy », à l’instar de Carlos Fuentes. Dans une interview pour la radio, l’écrivain a comparé le chef de l’Etat français au « président d’une république bananière ».

Les artistes mexicains fustigent aussi leur président : « Felipe Calderon a agi à des fins populistes en réveillant le nationalisme des Mexicains. C’est scandaleux ! », critique Alberto Ruy-Sanchez, écrivain et directeur de la revue Artes de Mexico.

Posté sur le Web, son pamphlet a été lu et commenté par des centaines de milliers d’Internautes. « Le Mexique est la première victime de ce fiasco. C’était une occasion unique de changer l’image de notre pays, ternie par les crimes des « narcos«  », précise-t-il.

Sans compter le gouffre financier pour les institutions mexicaines. « Notre budget s’élevait à 23 millions d’euros pour la préparation, le transport et les assurances des oeuvres, ainsi que la promotion des artistes et plus de 1 200 billets d’avion, explique Enrique Perret, commissaire général mexicain des festivités. Environ 5 % de cette somme est perdu. » Mais pour Philippe Ollé-Laprune, figure emblématique de la scène culturelle franco-mexicaine, « la note est bien plus salée. D’autant que ces millions étaient consacrés à des projets spécifiques. Ils ne retourneront sans doute pas à la culture ». Ce dernier est l’organisateur du colloque « Paris, Mexico, capitales d’exil », les 7 et 8 mai à la Mairie de Paris, qui « est maintenu, car il est organisé sans le gouvernement fédéral mexicain », souligne-t-il.

Le céramiste Gustavo Perez n’a pas cette chance, mais refuse de baisser les bras : « Je vais payer le transport de mes oeuvres et mon voyage à Paris et à Limoges. » De son côté, la dramaturge Ximena Escalante craint des conséquences à plus long terme : « Les oeuvres que je devais créer à Lyon seront-elles jouées comme prévu au Mexique en 2012 ? » Même inquiétude pour Francisco Vargas qui précise que « la France est un des principaux coproducteurs des films mexicains qui manquent de financement ».

La crise pourrait se prolonger, et le passé confirme leurs appréhensions : « En 1982, le vol d’un codex préhispanique à la Bibliothèque nationale de France, par un étudiant mexicain rentré au pays, avait provoqué le gel des échanges culturels entre la France et le Mexique« , raconte Daniel Leyva, poète et responsable de la culture à l’Instituto Politecnico. M. Leyva prévoit que « la crise durera le temps des mandats des chefs d’Etat ». Des élections présidentielles sont prévues dans les deux pays en 2012.

Frédéric Saliba

Article paru dans le Monde édition du 06.03.11

 

 

 

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