Pierre Brana, « Histoires de maire et autres histoires d’élu »

Sud-Ouest 8 mars 2011

Élu, l’envers du décor

Pierre Brana, « Histoires de maire et autres histoires d’élu ». Éditions Pleine Page, 20 euros

 Maire d’Eysines de 1977 à 2008, Pierre Brana raconte, dans un livre qu’il vient de publier, le quotidien de l’élu local.

Maire d’Eysines pendant 31 ans, vice-président de la communauté urbaine de Bordeaux, vice-président du Conseil général de la Gironde, conseiller régional, député du Médoc de 1988 à 1993 et de 1997 à 2002, membre du cabinet de Michel Rocard, secrétaire national du PS pendant dix ans, Pierre Brana a connu tous (ou presque) les mandats de la vie politique. À 78 ans, sans nostalgie de la vie politique active, il se partage entre l’organisation d’expositions d’art contemporain, les colloques et l’écriture de livres d’histoire avec sa femme, Joëlle Dusseau. Il vient de publier « Histoires de maire et autres histoires d’élu ».

« Sud Ouest ». D’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

Pierre Brana. Parce que j’aime écrire et que, tous les soirs, je notais les faits et gestes de ma journée d’élu. Non pas sous forme de journal intime mais plutôt comme une main courante de ce qui s’était passé. J’ai donc une pile imposante de carnets. Un jour, un de vos collègues m’a demandé de lui raconter quelques anecdotes de ma vie de maire. Ça m’a donné l’idée d’en faire un livre. J’y raconte ce qu’est le quotidien d’un maire mais comme j’ai exercé d’autres mandats, j’y ai rajouté des souvenirs de conseiller général ou de député.

Le quotidien d’un maire est souvent surprenant…

J’y montre l’envers du décor qui peut être insolite, cocasse ou douloureux. Et parfois peu reluisant comme les lettres anonymes que vous recevez régulièrement. Je pense que tous les maires, qu’ils dirigent une petite ou grande ville, s’y reconnaîtront, entre les demandes d’emploi, les sollicitations importunes ou farfelues, les appels à l’aide, les coups de fil en pleine nuit pour se rendre sur un accident et prévenir une famille qu’un de ses membres est mort.

Vous avez été maire d’Eysines pendant trente et un ans. Malgré les difficultés, c’est la preuve que ce mandat a dû vous plaire.

Oui, bien sûr. Quand j’ai été élu pour la première fois à Eysines, j’avais un travail passionnant d’ingénieur à EDF. J’ai déclaré que je n’effectuerai qu’un seul mandat. Et puis, une fois que vous êtes élu, votre entourage politique vous fait comprendre que ce serait bien de continuer. Et puis, on vous pousse vers un autre mandat en vous faisant comprendre que vous seul êtes capable de gagner le combat politique qui s’annonce. Au bout du compte, j’ai été maire d’Eysines pendant trente et un ans.

Je voulais sincèrement arrêter en 2002 mais la jeune femme que j’avais choisie pour prendre la relève n’était pas encore prête. Mon dernier mandat a donc été pour préparer cette succession. Et aujourd’hui, j’ai le sentiment que je ne me suis pas trompé. En tout cas, je n’ai jamais voulu quitter Eysines. Michel Rocard dont j’ai été très proche me conseillait de briguer une ville plus importante. J’ai toujours refusé. Pour moi, Eysines était une ville suffisamment grande pour disposer de services techniques qui m’allégeaient ma tâche, mais suffisamment petite pour me permettre de garder un contact quotidien avec ses habitants et pour observer les changements que je voulais y apporter.

Et une autre de mes fiertés est qu’Eysines qui votait à droite vote désormais à gauche. En 1977, lors de mon arrivée, une délégation de maraîchers était venue me rencontrer parce qu’ils craignaient que je collectivise leurs terres.

C’est le goût du pouvoir qui vous a guidé ?

Dans la vie politique, je vous assure que ce n’est pas dans une mairie que vous pouvez exercer le plus de pouvoir. Et puis, dans le courant des années 80, la vie de maire a été rendue encore plus difficile par une perte de confiance des citoyens envers leurs élus et par la judiciarisation de la vie publique. Pour ce qui est du pouvoir, c’est en fait dans un cabinet ministériel qu’on l’exerce le plus, du moins si l’on appartient au premier cercle. Et c’était mon cas quand j’appartenais au cabinet de Michel Rocard, à partir de 1981 et pendant six ans.

Précisément, êtes-vous toujours rocardien ?

Je n’ai jamais été rocardien. Le terme est trop réducteur. J’ai été et je reste un ami de Michel Rocard avec qui j’ai eu parfois des divergences. J’étais par exemple opposé au fait qu’il devienne premier secrétaire du Parti socialiste, mais lui pensait qu’un présidentiable doit être à la tête d’un parti politique. Pour moi, Rocard qui est de la trempe d’un Pierre Mendès France n’avait pas besoin de ça. Et vous avez vu ce que ça lui a coûté, notamment aux élections européennes de 1994. Personnellement, je n’ai pas eu à trop en souffrir mais c’est vrai que la vie politique peut être extrêmement cruelle.

Quand vous étiez à l’Assemblée nationale, vous siégiez à la commission des affaires étrangères. Qu’est ce qui vous y a attiré ?

Le goût de la complémentarité et de la curiosité. En tant que syndicaliste, je m’occupais de social. En tant que maire, je m’occupais de vie locale. Et donc, comme député, je voulais élargir mon horizon. Grâce à cela, j’ai pu effectuer de nombreuses missions à l’étranger et rencontrer des personnalités passionnantes avec lesquels je me suis parfois lié d’amitié comme le Kosovar Ibrahim Rugova avec lequel je partageais un grand intérêt pour Roland Barthes.

Dans votre livre, les écrivains occupent justement une place essentielle

Comme je vous l’ai dit, j’adore écrire et j’adore la littérature. J’ai eu des rencontres privilégiées avec Julien Gracq, avec Aimé Césaire qui était comme moi un maire et un parlementaire, avec Louis Guilloux aussi. C’est une de mes fiertés d’avoir donné son nom à une rue d’Eysines et, en plus, j’y habite.

Quand on a fait de la politique pendant plus de trente ans, est-ce facile de décrocher ?

Si vous avez d’autres centres d’intérêt comme moi, oui. Mais beaucoup d’élus s’accrochent à leur mandat parce qu’ils ont peur du vide et de l’ennui une fois qu’ils ne le seront plus. Beaucoup de collègues m’ont avoué qu’ils craignaient de s’emmerder s’ils n’avaient plus de mandat. Cela dit, un tel sentiment existe aussi dans d’autres vies professionnelles.

Vous n’êtes plus dans la politique active. Êtes-vous toujours militant socialiste ?

Bien sûr. Et je crois que la gauche, si elle ne fait pas d’erreurs et s’il n’y a pas une bagarre d’egos trop forte au PS, a toutes ses chances pour 2012, tant le pouvoir actuel commet des fautes graves.

Pierre Brana : « Je pensais n’effectuer qu’un seul mandat ». photo Th. David

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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