Comment Bouygues exploite ses salariés du nucléaire

Bastamag.net Nolwenn Weiler (16 mars 2011)

Plusieurs milliers d’ouvriers construisent actuellement le nouveau réacteur nucléaire EPR de Flamanville, en Normandie. Dont plus de 1000 salariés étrangers. Présenté comme le fleuron de l’industrie nucléaire française, supervisé par EDF et piloté notamment par Bouygues, ce chantier s’avère beaucoup plus long et coûteux que prévu. Salariés insuffisamment formés, répression syndicale, hébergement inadapté, accidents… les conditions de travail et de sécurité y sont déplorables. Au risque de compromettre la sureté des installations ? Reportage.

Fin de journée aux Pieux, commune de 4.000 habitants située à flanc de mer, dans le Cotentin. Dans le froid hivernal, les lumières s’allument. Coincée entre un lotissement et le centre de loisirs : la « base vie », lieu d’hébergement des ouvriers étrangers qui construisent l’EPR (Réacteur pressurisé européen) de la centrale nucléaire de Flamanville. Près de 200 mobil-homes y sont alignés. Pour un peu moins de 400 travailleurs. L’endroit est (très) calme. Des portes qui s’ouvrent timidement s’échappent d’agréables odeurs de bons petits plats. « Je suis maçon en France depuis 40 ans, glisse un Portugais proche de la soixantaine. Sourire aux lèvres et regard fatigué. Je dîne rapidement et je pars au travail. »

Le chantier EPR fonctionne en « trois x huit ». Il faut bien avancer, et combler le retard pris depuis le lancement du chantier en 2007. Plusieurs pauses ont dû être observées : pour non conformité des soudures, défauts d’armatures du béton ou encore obstacles imprévus pour le creusement de la galerie de rejet des eaux usées ! Annoncée pour juin 2012, la livraison de l’EPR a été repoussée à 2014, pour le moment. Et le coût est passé de 4 à 5 milliards d’euros ! D’ici à décembre 2011 devrait se terminer la phase de génie civil pour laquelle se sont déplacés plus de 1.000 étrangers de 26 nationalités différentes.

Ici, tout se paie !

150 entreprises travaillent sur place. La principale, c’est Bouygues. Le nom de leur employeur est à peu près la seule information que les habitants de la « base vie » donnent volontiers. Beaucoup esquissent un sourire et préfèrent ne pas parler de leurs conditions de vie et de travail. Il règne sur les lieux comme un silence forcé. Le gardien, qui gère seul, et pour un Smic, les 400 gars, leur courrier, leurs poubelles et leurs soucis de réparations diverses, refuse carrément de dire quoi que ce soit. Idem pour sa supérieure hiérarchique. Elle aussi est salariée de l’Association inter entreprises (AIE), dont la création est obligatoire pour assurer le logement, la restauration et le transport du personnel lors d’un Grand chantier d’aménagement du territoire, comme c’est le cas ici.

« On ressent beaucoup de mépris, ose l’un des salariés. Simplement parce qu’on est étrangers. Ici, on n’a rien à faire, à part travailler. On n’a pas de salle commune pour se retrouver. On est restés plusieurs semaines avec les gouttières cassées par la neige. Les chemins sont vite défoncés. » Les locataires doivent, en plus des 500 euros mensuels de loyer, payer tout ce qui se casse ou s’abîme dans les mobil-homes. Une fiche annonce des tarifs surréalistes : un impact sur la table coûte 10 euros, une brûlure de cigarette 15 euros, une marque sur le sol 20 euros ! Pour les portes, vitres et marchepieds, on avoisine les 100 euros pièce.

Répression syndicale

Aux déplorables conditions de sécurité s’ajoutent une répression syndicale féroce. CGT et CFDT, qui disposent chacune d’un bureau dans des locaux près du chantier, expliquent que les ouvriers n’ont pas intérêt à venir les voir. Surtout ceux de chez Bouygues. « Celui qui ose venir est au mieux rappelé à l’ordre. Au pire simplement viré. » C’est ainsi que la direction de Bouygues a sabordé dès le début du chantier, en 2007, une section CGT qui tentait d’émerger.

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