Altermonde-sans-frontières – Lettre ouverte à François Fillon

Alter-Monde sans frontières 8 avril 2011

Les ONG humanitaires écrivent à François Fillon

 Signataires : Aide Médicale International, Philippe Augoyard (Président) ; SOLIDARITÉS international, Alain Boinet (Directeur) ; ACTED, Marie-Pierre Caley (Déléguée Générale) Secours Islamique France, Rachid Lahlou (Président) ; CARE France, Philippe Levêque (Directeur Général) ; Première Urgence, Thierry Mauricet (Directeur Général) ; Action contre la Faim (ACF), Benoit Miribel (Président) ; Médecins du Monde, Pierre Salignon (Directeur Général à l’Action Humanitaire) ; Secours Catholique, François Soulage (Président) ; Fédération Handicap International, Jean-Baptiste Richardier (Directeur Général) ; TRIANGLE G H, Patrick Verbruggen (Directeur).

(Photos : Antoine De Léocour et Vincent Delory, otages tués en 2011 au Niger, après une intervention française.)
 
Devant la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, nous, dirigeants d’organisations non gouvernementales humanitaires internationales, intervenant dans la région auprès des populations civiles, demandons à vous rencontrer sans tarder. Nous voulons en effet vous présenter les raisons de notre inquiétude, profonde, devant l’évolution de la situation et sur les conséquences potentielles des actions militaires en cours, auxquelles participent des soldats français, sur la poursuite des opérations humanitaires et sur la sécurité de nos personnels.
Nous avons tous été choqués par la mort brutale des deux ressortissants français enlevés dans la capitale nigérienne, Niamey, le 8 janvier dernier, et tués dans les heures qui ont suivi, au cours d’une opération militaire visant les ravisseurs. Nous connaissions pour certains d’entre nous Antoine, expatrié pour l’organisation Aide Médicale Internationale. Nous sommes particulièrement troublés car la volonté de préservation de la vie des otages a été écartée au bénéfice de la seule option militaire. Cette évolution résolument militaire de la riposte à une situation de prise d’otage, nous conduit à nous interroger sur notre relation à l’Etat français, désormais impliqué dans le conflit de cette région troublée et particulièrement vulnérable.
Comment en effet prémunir, demain, nos personnels d’une situation similaire à celle de nos deux compatriotes disparus ? Quelles mesures devraient être prises pour les protéger des conséquences d’une opération de même nature ? Alors même que les services de l’État ne cessent de nous adresser, dans une certaine confusion, des mises en garde indifférenciées sur le fait de maintenir des personnels au Mali et au Niger, devons nous nous résoudre à purement et simplement quitter la région ? Devons-nous faire le choix d’interrompre les programmes d’assistance essentiels que nous y développons en faveur de populations démunies, sans accès aux soins et souffrant de malnutrition ?
Dans les pays en crise, la sécurité de nos équipes dépend avant tout de notre capacité à faire valoir notre indépendance vis-à-vis de tous pouvoirs constitués, ainsi que l’impartialité qui guide nos actions d’assistance. Notre responsabilité, dans cette perspective, est différente de celle de l’État. Au Sahel, comme dans d’autres régions troublées ou en guerre, nous n’avons pas attendu les évènements récents pour réévaluer nos interventions et les conditions de sécurité dans lesquelles nos personnels internationaux et nationaux s’efforcent de travailler. Toutefois, l’exercice de cette responsabilité à leur égard n’occulte pas une responsabilité centrale à notre raison d’être : essayer d’être présents, malgré tout, aux côtés des populations, en conformité avec le droit d’initiative humanitaire, commun aux acteurs de secours qui tentent d’aider, en toutes circonstances, les populations civiles précarisées par une situation de conflit. Comme vous le savez, elles sont les premières victimes des violences et de l’action des différentes forces armées. Aussi, dès lors que la guerre dite « contre le terrorisme » s’étend au Sahel, notre obligation est de rechercher les moyens les plus adaptés pour continuer à aider les populations demain, comme nous le faisons aujourd’hui.
La situation qui prévaut actuellement au Sahel, et la profonde incompréhension voire la défiance qui s’installe entre les ONG et l’État français – sur la protection de nos représentants sur le terrain aussi bien que sur l’accès aux populations – nécessitent une discussion urgente, franche et transparente. Nous voulons ainsi que soient envisagées, de façon responsable et concrète, les implications de la politique de défense de la France au Sahel sur les actions humanitaires. S’il ne nous appartient pas de dessiner la doctrine française de « lutte contre la menace terroriste », nous voulons rappeler que le devoir d’assistance aux populations ne peut être subordonné aux intérêts politiques, militaires et stratégiques.
Nos relations à l’État français sont affectées par les circonstances qui ont entouré les évènements récents au Sahel. Elles le seront durablement si le dialogue avec ses représentants devait se limiter aux injonctions actuelles au départ de nos personnels internationaux, et au rappel par avance accablant de notre responsabilité d’employeur. Dans l’attente d’une réponse de votre part, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de notre très haute considération.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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