Syrie – L’annonce de mesures symboliques n’a pas empêché de nouvelles manifestations, réprimées dans le sang

Des Syriens réclamant des réformes manifestent dans la ville de Lattaquié, le 8 avril, après la prière du vendredi.
Au sud de la Syrie, Deraa, ville initiatrice de la révolte, s’est de nouveau enflammée, vendredi 8 avril, avec un degré de violence auquel personne ne s’attendait. L’ouverture d’une enquête sur les victimes de Deraa (au moins 70 morts) après la répression sanglante de ces trois dernières semaines avait en effet laissé supposer une attitude plus modérée des forces de sécurité. Le contact, rompu entre les chefs des tribus locales et le gouverneur, avait en outre été renoué après le limogeage et le remplacement de ce dernier, le 4 avril, qui permettait d’entrevoir une phase de négociations. Un message officieux avait par ailleurs circulé dans l’ensemble du pays, indiquant que les manifestations seraient  » tolérées « , à condition que les slogans n’abordent pas le thème de la  » chute du régime « .
A Deraa, la journée de vendredi s’est pourtant achevée sur un bilan sanglant : dix-sept morts parmi les manifestants selon les listes documentées des organisations des droits de l’homme, affirmant que la foule a été dispersée par des gaz lacrymogènes, des tirs de balles en caoutchouc et de balles réelles. Les médias officiels syriens ont annoncé la mort de dix-neuf policiers, mettant en cause des  » groupes armés « . A l’appui de cette thèse, la télévision a diffusé en boucle des images d’hommes aux visages cachés sous leur keffieh, postés sur un pont avec des pistolets. La caméra n’a pas montré sur qui ou sur quoi ils tiraient. Des manifestants, joints au téléphone, ont insisté au contraire sur le caractère  » pacifique «  de leur mouvement.
A Damas, les fidèles de la grande mosquée des Omeyyades ont déçu ceux qui continuaient à espérer voir ce lieu de culte prendre le relais de la contestation et rassuré les commerçants du souk, inquiets de l’impact des troubles sur leur chiffre d’affaires alors que la saison touristique vient à peine de commencer. Il n’y a eu ni manifestation, ni contre-manifestation. En revanche, les faubourgs et la banlieue de la capitale ont été le théâtre de plusieurs gros rassemblements. Des manifestants se sont ainsi regroupés à Kfar Sousseh, à un jet de pierre du quartier général des services de renseignement, à l’ouest de Damas, sous l’oeil de policiers non armés. Des protestataires ont cependant été frappés par des hommes en civil maniant matraques et bâtons électriques. Des scènes similaires se sont produites à Harasta (8 km au nord de Damas).
A Douma (10 km au nord), une semaine après la répression brutale qui a coûté la vie à huit manifestants, la mosquée Al-Kebir était pleine à craquer. L’imam a commencé son prêche en appelant à la fin des manifestations. Il a été interrompu par un homme qui l’a traité de  » traître « , puis par des fidèles criant  » liberté ! « . Ceux-ci ont achevé leurs prières dehors, avant de scander  » Dieu, Syrie et Liberté «  et  » Un, un, un, les Syriens sont unis «  : des slogans nés à Deraa mais qui résonnent à présent à des centaines de kilomètres plus loin.
Le régime avait aussi tenté de négocier avec les chefs des grandes familles de Douma. Tout en adressant des menaces voilées –  » vous êtes en train d’enflammer le pays, vous risquez de le payer cher «  -, un représentant des forces de sécurité avait promis de répondre à certaines doléances, notamment l’amélioration des infrastructures et des services publics.
Pour chaque nouveau foyer de contestation, le régime paraît ainsi s’évertuer à rechercher des solutions locales alors qu’il devient manifeste que le mouvement a pris une dynamique nationale. Douma avait manifesté une semaine plus tôt en soutien aux victimes de Deraa. La manifestation d’Harasta, ce vendredi, avait été organisée en soutien aux victimes de Douma.
L’appel à la chute du régime du président Bachar Al-Assad ne figure pas parmi les slogans entendus jusqu’à présent et qui expriment la colère des protestataires, comme  » le traître est celui qui tue son peuple ! « . Mais les promesses avancées ou les mesures adoptées pour l’instant n’ont pas eu les effets escomptés.
L’autorisation du niqab (voile intégral) pour les institutrices, décrétée le 7 avril, ne semble pas avoir convaincu les habitants de Banhias ou de Homs, pourtant réputés sunnites conservateurs, d’arrêter de descendre dans les rues. La nationalité syrienne accordée, le même jour, à 300 000 Kurdes apatrides, qui en avaient été privés depuis cinquante ans, n’a pas empêché non plus les cortèges dans les villes kurdes.
Dans six d’entre elles, des protestataires ont défilé vendredi, avec des revendications dépassant l’intérêt de cette seule communauté.  » Ni kurde, ni arabe, la Syrie est unie « , a-t-on entendu dans les cortèges. Face à ce mouvement de contestation sans précédent, le régime a réagi en alternant répression violente et réponses ponctuelles à quelques revendications. Pour beaucoup d’observateurs, ce 8 avril avait valeur de test. La poursuite de la mobilisation a semblé démontrer pour l’instant l’échec de la stratégie des autorités.
Damas Correspondance – Dominique Lucas paru dans l’édition du Monde du 10 avril © Le Monde

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