Maltraitance : Enquête sur les établissements d’accueil pour personnes âgées.

« Les Français ont un problème avec leurs vieux »
Entretien  Par Aurélie Darbouret | Rue89 | 21/04/2011
 Moins choquante que la violence physique, la maltraitance institutionnelle, plus insidieuse, est certainement davantage répandue.
Grand-mère réveillée en pleine nuit pour la toilette, vieux monsieur délaissé, oublié dans le noir, traitement médical aléatoire pour l’un, mépris du choix de l’autre, par besoin d’efficacité ou automatisme … A côté des paroles infantilisantes (« La mamie, elle aura pas de dessert si elle n’est pas sage »), il est tout un ensemble de gestes dégradants que le personnel des maisons de retraites accomplit mécaniquement, par manque de temps – et résignation.
C’est en tout cas le constat qu’ont fait François Nénin, journaliste, et Sophie Lapart, aide-soignante, au terme d’une enquête sur les établissements d’accueil pour personnes âgées.
Dans « L’Or Gris » ( paru mercredi ), ils montrent comment la marchandisation de la vieillesse rapporte. Et comment rentabilité devient synonyme de maltraitance. La cause du mal ? Les sous-effectifs chroniques.
Des transactions des groupes privés à la rationalisation du personnel, l’approche livrée se veut globale. Faute de chiffre, l’ampleur du phénomène est difficile à mesurer. Un indicateur tout de même : l’Afpap, Association française de protection et d’assistance aux personnes âgées, reçoit 6 000 appels par an.
Pour les auteurs de « L’Or gris », c’est tout le fonctionnement des maisons de retraites, qui en vient à peser les portions de fromages et faire des économies sur le matériel de soin qui est, potentiellement, porteur de maltraitance.
Rue89 : Quelle a été le point de départ du livre ?
Sophie Lapart : Au printemps 2009, j’ai découvert un salarié maltraitant dans l’établissement où je travaillais. Nous avions des difficultés à le faire licencier. Je sentais que l’appui d’un journaliste m’aiderait, puis j’ai voulu qu’on aille plus loin, j’avais la certitude que ce n’était pas un cas isolé.
Comment s’est déroulée l’enquête ?
François Nénin : J’ai travaillé avec des associations et étudié une vingtaine d’établissements pour lesquels il y avait eu des signalements, et j’en ai visité certains en me faisant passer pour un parent. J’ai aussi recueilli de nombreux témoignages de familles, de professionnels et j’ai épluché les rapports des Agences régionales de Santé qui explorent tous les aspects du fonctionnement des établissements.
Quelle est l’ampleur du phénomène ?
F.N. : Certains parlent de 70% d’établissements concernés, d’autres de 5%, ce qui représente tout de même 32 000 résidents… La vérité se situe certainement entre les deux. C’est une réalité très difficile à mesurer. Je ne peux pas généraliser mais le système en place produit de la maltraitance.
S.L. : Notre démarche n’était pas quantitative mais plutôt d’interpeller la société, d’expliquer ce qu’il se passe. Quand bien même il resterait un seul établissement maltraitant, ce serait inacceptable.
Avez-vous eu des difficultés à trouver des témoignages de professionnels ?
F.N. : Oui, le personnel est précarisé et n’ose pas communiquer. Certains ne se rendent pas compte qu’ils sont maltraitants. Ils finissent par accepter, et ça se banalise. Et tout se passe bien sûr dans le dos des familles.
Vous êtes aide-soignante. Dans ce livre, vous portez un regard dur sur vos collègues…
S.L. : Vous trouvez ? Elles font un travail extrêmement difficile. L’idée de départ est toujours de bien faire mais tout se dilue rapidement. J’ai un regard assez dur mais je les comprends. Sur une situation de maltraitance, ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi le soignant en est arrivé là. C’est extrêmement compliqué.
Le manque de personnel est en cause, mais aussi sa formation, sa rémunération. Il y a peu près 1 soignant pour 9-10 résidents. L’absentéisme est un fléau lié à l’épuisement. Le sujet est connu. Les soignants en parlent peu. Il faut avoir du caractère pour s’opposer. Et puis il y a le salaire.
Comment en est-on arrivé là ?
F.N. : On est dans une logique de rentabilité. Si on compare avec nos voisins européens, la France est le pays qui a le taux d’encadrement le plus faible. Cela engendre le glissement de tâche, la délégation d’actes médicaux, la surmédicamentation qui rend les gens grabataires – et qui permet de fonctionner avec moins de personnel.
Votre livre laisse apparaître un système de responsabilité complexe…
F.N. : L’Etat a un rôle énorme car c’est à lui de protéger les plus faibles et de prendre des mesures coercitives. Et il y a le poids des hommes d’affaires sans scrupules qui se sont engouffrés dans la brèche pour faire de l’argent. La famille est aussi partie prenante car moins elle est présente, plus cela laisse de place à la maltraitance. Et nous aussi les journalistes, on ne fait pas assez notre travail d’enquête sur ce secteur.
Tout le monde a un peu démissionné. Les Français ont un problème avec leurs vieux.
S.L. : La première forme de maltraitance, c’est l’existence même de maisons de retraite telles qu’elles sont pensées aujourd’hui. La situation est vraiment complexe. Respecter les personnes vieillissantes, c’est se mettre à leur rythme. Mais le système est très rigide et ne correspond pas aux besoins. Et puis, on sent très vite que les gens n’ont pas trop envie de savoir.
Vous écrivez qu’il y a un déni autour des mauvaises pratiques, mais ce n’est pas nouveau. Pourquoi cela n’a pas évolué ?
F.N. : L’opinion publique ne porte pas ce besoin de dignité pour les personnes âgées et donc les politiques ne s’en emparent pas. On est dans l’anti-chambre de la mort, on pense que les combats ne méritent plus d’être menés. Et surtout, les vieux, c’est un gisement qui n’est pas prêt de se tarir dont peut en tirer un maximum de bénéfices.
Quelle serait la solution ?
F.N. : Plus de contrôle et de vraies condamnations pour les cas graves. Actuellement, le secteur n’est pas régulé, il faudrait peut-être des quotas d’encadrement comme en crèches.
S.L. : Dans une maison de retraite, il y a des personnes en fin de vie, avec des pathologies très lourdes et d’autres encore alertes. Toute la difficulté est de les faire cohabiter. Mais avec les rythmes imposés, c’est impossible. Il faut plus de personnels pour adapter la prise en charge. Ça a l’air simple mais c’est très complexe.
Par exemple, l’animation est souvent très infantilisante. Tous les résident sont obligés d’y participer, qu’ils soient en train de dormir ou préfèrent lire dans leur chambre. A moins que le personnel se mette dans la « désobéissance ». Mais le système demande au soignant d’être rentable et le détourne de sa fonction de soin.
Qu’est-ce que vous attendez de ce livre ?
F.N.  : Cette enquête m’a révolté, j’étais dans un état d’énervement et de colère tout le temps. Je souhaite une prise de conscience de l’opinion publique, un débat. Je voudrais que les groupes privés qui n’apportent pas tout le confort soient mis devant leurs responsabilités. Aujourd’hui, le vieux c’est l’autre, mais demain, c’est nous.
S.L. : Les Français ont un problème avec leurs vieux. J’aimerais un regard différent sur les personnes âgées. Si la même chose se passait aujourd’hui dans les crèches, on aurait beaucoup plus de réactions.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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