La bataille du guerrier Maya – Le contexte : Derrière la polémique, le différend diplomatique entre la France et le Mexique

Le 21 mars, une statue maya est cédée pour 2,9 millions d’euros lors d’une vente à l’Hôtel Drouot. Deux jours plus tard, coup de théâtre : les autorités mexicaines assurent qu’il s’agit d’un objet « de fabrication récente ». Un laboratoire français a été chargé d’analyser le stuc et les pigments de couleurs de la pièce. Verdict attendu fin avril.
 La controverse Statuette antique pour les uns, pièce en toc pour les autres.
Introduction – La science parviendra-t-elle à départager les experts français et mexicains de l’art précolombien ? Le 23 mars, soit deux jours après sa vente à l’Hôtel Drouot, à Paris, pour près de 3 millions d’euros, une grande statue maya en stuc (550-950 après J.-C.) était épinglée par les autorités mexicaines comme étant un  » faux de fabrication récente « .  » Gesticulations ! « , s’étrangle Jean-Claude Binoche, le commissaire-priseur, rassuré par l’attitude de l’acheteur, un riche Européen  » qui n’a pas songé à contester la vente « .
 Imprévisibles Mexicains. En apparence, les autorités mexicaines, d’habitude si tatillonnes, n’ont pas levé le petit doigt. Erreur ! Le 23 mars, l’ambassade du Mexique relaie les déclarations de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) de Mexico :  » Après expertise du lot de 207 pièces exposées dans le catalogue de la vente aux enchères, – des experts – ont conclu que 140 sont d’origine préhispanique et 67 de fabrication récente. «  Autrement dit des faux. Dont le grand guerrier maya : selon les experts latino-américains, son  » style libre ne correspond à aucune caractéristique formelle ou stylistique des cultures préhispaniques du territoire mexicain « .
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Véronique Mortaigne avec Frédéric Saliba, à Mexico – Editions abonnée du 21 avril 2011

 Le contexte – Derrière la polémique, le différend diplomatique entre la France et le Mexique

En 2008, la justice française avait prêté une oreille attentive à une plainte mexicaine pour recel d’objets volés. La relation entre la France et le Mexique était alors au beau fixe, Nicolas Sarkozy venait de s’emparer du cas Florence Cassez, une Française condamnée à quatre-vingt-seize ans de prison au Mexique pour enlèvement. Munis d’une commission rogatoire délivrée par la doyenne des juges d’instruction de Paris, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) avaient procédé par deux fois à la saisie conservatoire des objets, quelques heures avant leur vente à Drouot.
 » Un blocage brutal et injustifié « , se souvient Jean-Claude Binoche. Après dix-neuf mois d’enquête de l’OCBC et d’Interpol, l’affaire s’était soldée par une défaite judiciaire mexicaine, entraînant la restitution à leurs propriétaires de toutes les pièces, certaines étant certaines reproposées à la vente à Drouot en janvier 2010.
Trois ans plus tard, l’affaire Cassez a fait des dégâts, et les relations bilatérales sont plus tendues.  » Cette fois, la voie judiciaire n’a pas fonctionné, alors les Mexicains ont sorti un nouveau lapin de leur chapeau : les accusations de faux « , décrypte Santo Micali, patron de la galerie Mermoz. Et l’historienne mexicaine Genoveva Flores d’ajouter :  » Lancer cette polémique sur l’authenticité et la vente de pièces mayas revient pour le Mexique à présenter la France comme un pays qui vole son patrimoine. Il est possible que 67 pièces soient en effet des faux. Mais cette affirmation est surtout une bombe médiatique. «  La vente à Drouot intervenait quinze jours après l’annulation de l’Année du Mexique en France (360 manifestations, 23 millions d’euros financés par Mexico), le Mexique se jugeant offensé par la volonté de Nicolas Sarkozy de la dédier à Florence Cassez.
Plus généralement, les autorités mexicaines admettent peu l’ » ingérence étrangère «  dans leurs affaires. En 2009, alors que le président français effectuait une visite d’Etat au Mexique en compagnie de son épouse Carla Bruni, le chanteur français Manu Chao frisait l’expulsion. Invité à chanter au Festival du film de Guadalajara, le musicien, très populaire en Amérique latine, sympathisant du sous-commandant Marcos, avait dénoncé  » le terrorisme d’Etat et l’impunité  » dont jouissaient les policiers ayant réprimé dans le sang les villageois de San Salvador Atenco, dans la banlieue de Mexico, qui manifestaient contre la construction d’un aéroport sur leurs terres. L’article 33 de la Constitution mexicaine prévoit que  » les étrangers ne peuvent en aucune manière s’immiscer dans les affaires politiques du pays « , lui avaient rappelé les autorités locales.
Cette posture nationaliste se double d’une réappropriation par le pays de ses racines préhispaniques.  » Le Mexique est l’unique pays d’Amérique latine dont le drapeau fait référence à son histoire précoloniale. L’aigle et le serpent rappellent la fondation de l’empire aztèque, dont la capitale, Tenochtitlan, a été construite à l’emplacement de l’actuelle ville de Mexico. De nos jours, on ne peut pas construire une ligne de métro sans tomber sur des vestiges, précise Genoveva Flores. La revalorisation actuelle de notre passé préhispanique est aussi liée à la médiatisation du mouvement de guérilla des zapatistes, mené depuis 1994 par le sous-commandant Marcos pour défendre la cause des Indiens du Chiapas. Mais le gouvernement du président libéral Felipe Calderon valorise davantage les symboles d’une culture morte et non ceux des descendants des Indiens. Délaissés par l’Etat, ils vivent dans des conditions de pauvreté extrême. « 
Dans la balance d’une identité nationale métissée, la question des oeuvres d’art précolombien pèse lourd. Les demandes de restitution de pièces volées ou exportées illégalement se sont multipliées – l’Equateur et le Pérou ont été pionniers en la matière. La liste des obstacles faits au marché de l’art précolombien ne cesse de s’allonger, au point que Christie’s a abandonné le terrain, Sotheby’s gardant une activité réduite à New York, afin de ne pas ternir leur réputation et de ménager les riches Mexicains amateurs d’art contemporain.
Collectionneurs égale huaqueros,  » pilleurs de tombes  » : ce racourci effraie et irrite jusqu’aux plus prestigieux musées. De peur de voir des oeuvres lui appartenant à jamais retenues à Mexico, le British Museum a ainsi refusé de faire voyager au Mexique l’exposition  » Moctezuma, souverain aztèque « , organisée avec grand succès en 2009 à Londres.
Par ailleurs, l’ambassadeur du Mexique en France, Carlos De Icaza, n’a jamais caché son envie de casser un marché des antiquités archéologiques par ailleurs dénoncé par les scientifiques. Les ventes d’art précolombien sont  » une spéculation intellectuelle et financière « , selon Dominique Michelet, directeur de recherche au CNRS, responsable de 2002 à 2010 des fouilles de la cité maya de Rio Bec :  » Les 3 millions d’euros versés pour la statuette vendue à Drouot représentent au moins 45 saisons annuelles de fouilles à Rio Bec. «  Le Mexique possède des milliers de sites qui restent inexplorés par les archéologues.
V. Mo. et F. Sa., à Mexico 21 avril 2011  © Le Monde édition abonnés

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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