Yémen – Les habitants de Jahachine, un jour de l’hiver 2009, ont quitté leur district, en cachette, pour échapper à la tyrannie de leur cheikh, qui jouit d’une totale impunité.

Comment les paysans de Jahachine sont devenus les pionniers discrets de la révolution yéménite. Tyrannisés par un proche du président du Yémen, les habitants d’un district rural ont été les premiers à protester pacifiquement à Sanaa
Ils sont des centaines, chaque jour, à arpenter les allées de la place du Changement. Ils chantent et ils brandissent des slogans hostiles au président Ali Abdallah Saleh et à son régime. Sur leur parcours, beaucoup d’entre eux passent, indifférents, devant une tente kaki. Au sommet y flotte le drapeau national, barré de l’exhortation  » dégage ! « . L’intérieur est tapissé de motifs printaniers.
Une dizaine d’hommes sont là, allongés à même un bitume partiellement recouvert d’une couverture épaisse et d’une toile de plastique bleue. La tente des habitants de Jahachine est peu confortable, éclairée, le soir, d’une seule lumière blafarde. Ses occupants ne font pas de discours au pied de l’obélisque de la Sagesse, comme les autres protestataires, étudiants, militants ou leaders tribaux. La plupart d’entre eux sont analphabètes. Ils viennent d’un district où l’on naît paysan.
A Jahachine, à 200 kilomètres au sud de Sanaa, dans la province d’Ibb, on cultive le sorgho et le blé le dos courbé sur des outils en bois. On travaille et on obéit. Alors ces hommes hésitent à sortir, préférant l’intimité de leur bitume noir et sale à la foule déterminée des révolutionnaires. Cette  tente qui laisse les manifestants sans réaction a pourtant une histoire. Cela fait dix-huit mois qu’elle se promène sur le parvis de la nouvelle université, bien avant qu’il ne soit rebaptisé place du Changement au fil de la révolution yéménite. Les habitants de Jahachine, un jour de l’hiver 2009, ont quitté leur district, en cachette, pour échapper à la tyrannie de leur cheikh. Mohammed Ahmed Mansour y règne en maître absolu depuis plus de trente ans. Ses hommes en armes pillent, volent et saccagent. Ils font régner la terreur dans cette campagne fertile. Ceux qui osent s’opposer à eux vont croupir dans l’une des trois prisons privées du cheikh. A Jahachine, ce dernier jouit d’une totale impunité, car le vieil homme est aussi l’un des poètes préférés du président. Il est parvenu à façonner un petit territoire qui échappe au contrôle de l’Etat. Ses milices y collectent des impôts privés, d’argent ou de grains.
 » Nous avons essayé d’attirer l’attention du gouvernement sur notre situation pendant des années, raconte Yahia Kassem Numan, allongé sous la tente. Nous lui avons dit « Réveille-toi ! » Sans succès. Alors maintenant, nous lui disons « Dégage ! ». «  Depuis dix-huit mois, chaque mardi, les habitants de Jahachine se sont rassemblés, pacifiquement, devant les bureaux du premier ministre ou devant le Parlement. Une pancarte à la main, ils ont réclamé justice. Au départ, ils étaient 350, aujourd’hui ils ne sont plus que 80. Les autres sont repartis vers Ibb ou Taëz, à la recherche d’un emploi.
 » Au départ, certains se moquaient de nous, de notre petite tente et de nos pancartes en carton, se souvient Ali Mohammed Kassem. Des tribus nous disaient de tuer le cheikh pour régler notre problème, mais nous avons su résister au sentiment de la vengeance. «  Aujourd’hui, bien des moqueurs ont installé leurs tentes à côté de celle des gens de Jahachine. Les membres des tribus, place du Changement, ont déposé leurs armes.  » Ils sont venus nous remercier, car on leur a appris qu’il était possible de lutter avec patience et pacifiquement « , poursuit Ali Mohammed.
Désormais, ces paysans font figure de pionniers et de symboles de la révolution qui s’est répandue à travers tout le territoire. Ils ont été les premiers à adopter la technique du rassemblement pacifique, à ériger une tente et à dénoncer publiquement la violation de leurs droits. Des jeunes passent une tête et questionnent :  » Mais vous êtes toujours là ? «  Oui. Les habitants de Jahachine resteront aux côtés de ces dizaines de milliers de révolutionnaires jusqu’au départ d’Ali Abdallah Saleh. Car pour eux, le cheikh Mansour n’est que le produit d’un régime corrompu et injuste.
Sentant que le vent de la révolte pourrait lui aussi l’emporter, le vieux cheikh a proposé d’indemniser ses victimes, à hauteur de 520 000 euros. Ceux de Jahachine ont refusé, bien conscients de la volonté de leur maître de disposer, à moindres frais, d’une caution révolutionnaire. Dans les tentes voisines, les autres protestataires observent avec respect ces paysans peu bavards. Pour Mourad Abd Al-Haki, de Taëz,  » du fait de leur ancienneté, ils devraient faire partie des leaders de cette révolution « . Pour Mohammed Sultant Chaibani, responsable d’un mouvement de la jeunesse,  » ils sont le noyau de ce combat d’aujourd’hui « .
Comme les autres protestataires, Ali Mohammed Kassem imagine les attributs d’un nouveau Yémen. La justice et l’égalité y régneront, et les forces de sécurité feront respecter les règles du droit.  » Jahachine fera alors partie intégrante de la carte de la République du Yémen, car aujourd’hui c’est une réserve naturelle pour le cheikh Mansour. Nous sommes des gens simples et faibles, mais nous n’aurons plus besoin d’un cheikh, simplement d’un Etat pour nous protéger « , dit-il.
Place du Changement, les habitants de Jahachine se sentent pleinement solidaires d’un peuple yéménite lui aussi entré en révolte, même s’il avait été bien peu solidaire au cours des dernières années, les laissant défier, seuls, l’autorité d’un vieux poète tyrannique protégé par ses vers et motivé par le gain. Philosophe, Ali Mohammed Kassem regarde passer un cortège chantant d’opposants :  » Nous avons été les premiers à dénoncer l’injustice, nous avons même vieilli à cause de cette histoire. Mais après la révolution, nous le savons, nous serons de nouveau tout en bas de la liste. « 
Sanaa Correspondance – François-Xavier Trégan
Article paru dans l’édition du 13 mai 2011 Abonnés © Le Monde
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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