Adhésion à l’Union européenne – Pourquoi les Suisses disent sept fois non à l’Europe

 Le Monde jeudi 2 juin 2011
Eloignement volontaire Les Suisses n’ont jamais paru aussi frileux vis-à-vis d’une possible adhésion à l’Union européenne. Pourquoi ? Décryptage d’un « désamour »  (24 heures).
Patrick Chuard | 31.05.2011 | 00:01
Le projet européen est comateux. L’idée d’une adhésion de la Suisse à l’Union européenne (UE) vient de faire une mauvaise chute dans les sondages. Moins d’un Suisse sur cinq reste désormais partisan d’une adhésion. Un citoyen sur trois seulement est favorable à un rapprochement politique, quel qu’il soit.
La proportion des europhiles est en net recul depuis l’an dernier. Deux politologues et un militant de l’adhésion réagissent à ce désamour. Constat et répliques en sept points.
Le miracle européen semble en panne. «La crise de la zone euro et les problèmes financiers de la Grèce, du Portugal et de l’Irlande renvoient une image négative», observe René Schwok, titulaire de la chaire Jean Monnet à l’Institut européen de l’Université de Genève.
«La perception du mauvais fonctionnement de l’UE grandit en Suisse», estime de son côté François Cherix, vice-président du Nouveau Mouvement européen suisse (Nomes).
Face à ce constat indiscutable et implacable, le Vaudois regrette tout de même que «les Suisses oublient de replacer l’UE dans un contexte mondial, où elle représente un véritable plus. Sans son apport, il faut rappeler que les Etats faibles seraient en faillite.»
La Suisse a mieux géré la crise de 2008 que le bloc des vingt-sept. Ses indicateurs économiques sont favorables et le taux de chômage global était de 3,1% le mois dernier (contre 20% en Espagne).
Cette sortie de crise réussie «a même surpris la classe politique et le monde médiatique», selon René Schwok.
«Sur le plus long terme, les Suisses ont découvert qu’on peut bien vivre hors de l’Espace économique européen», analyse le politologue Georg Lutz, de l’Université de Lausanne. Oui, mais «nous avons quand même eu très chaud, nuance François Cherix.
La Suisse a recapitalisé UBS bien au-delà de ce qu’a fait l’Europe en comparaison de son PIB (produit intérieur brut). Et deux questions restent en suspens: que faire avec le franc fort et le risque systémique des grandes entreprises qui n’est pas réglé.»
Chanter les louanges de la patrie et brandir le drapeau suisse est le must du moment. Un phénomène visible dans la publicité autant qu’en politique avec le ton patriotique imposé par l’UDC. «Ce phénomène va de pair avec la montée du parti le plus patriotique – ou qui se présente en tout cas comme tel», pense René Schwok.
Pour Georg Lutz, «cette explication socioculturelle me semble plus importante encore que l’explication économique. Mais c’est un phénomène progressif qui est apparu graduellement depuis quinze ans.»
Les intérêts de la patrie ne sont pas contraires à l’Europe, martèle de son côté François Cherix: «Je suis proeuropéen parce que je suis pro-suisse, c’est-à-dire que je suis convaincu que la meilleure manière d’aider notre pays est d’adhérer à l’Europe.» Quitte à être le dernier des Mohicans, il ne transige pas sur la question.
Le débat européen est en berne malgré quelques frémissements l’an dernier. La campagne électorale ne serait pas étrangère à cette absence de débats. L’UDC est le seul parti national à capitaliser sur le sujet avec son initiative anti-immigration.
«La gauche craint de prendre des coups et n’en parle pas, résume François Cherix. Tous les europhiles semblent avoir démissionné.»
L’indépendance du pays et de ses institutions est cependant un leurre, veut croire le vice-président du Nomes: «La Suisse fait partie du dispositif européen avec ses 120 accords de libre-échange, mais sans avoir aucun pouvoir de décision. Je crois que c’est parce que nous perdons notre souveraineté que certains ressentent le besoin de la défendre.»
L’UDC brandissait la semaine dernière le chiffre massif de 330 000 immigrés ces quatre dernières années pour justifier son initiative. Il est vrai que «le solde migratoire se situe à un niveau élevé sur une comparaison à long terme», admet le SECO (Secrétariat d’Etat à l’économie).
Mais de préciser que «durant la récession, l’immigration a permis de soutenir la conjoncture». En termes de travail, la majorité des nouveaux arrivants a un niveau d’éducation et de qualification élevés. La pression conjointe de l’immigration et des frontaliers est plus forte sur l’emploi dans les régions frontalières – dont Genève et le Tessin.
«La majorité des gens sont venus parce qu’on leur proposait du travail», fait remarquer Georg Lutz.
Il faut un «cadre général» d’accords entre la Suisse et l’UE, prévenait en février le président de la Commission européenne, José-Manuel Barroso. L’UE veut en finir avec les accords bilatéraux actuels et ne perd pas une occasion de le répéter.
Cette pression, ajoutée aux attaques constantes contre le secret bancaire, aux déclarations provocantes de certains ministres européens et au vol de données bancaires, contribue à renforcer le sentiment antieuropéen.
«Sur ce point il y a une différence logique entre le peuple et les élites, estime Georg Lutz. Il y a un sentiment populaire qui n’est pas partagé par les gens qui connaissent les dossiers.»
La tendance au repli «est un phénomène général qui dépasse nos frontières. Elle est vécue dans d’autres pays européens, car les effets de la mondialisation inquiètent», observe René Schwok.
Georg Lutz, lui, n’imagine pas que l’euroscepticisme se résorbe facilement: «Rien ne changera jusqu’au moment où la Suisse rencontrera des problèmes économiques réels, dit-il. Et même si elle rencontre des problèmes économiques, il n’est pas sûr que cela modifie la tendance.»

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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