Jean-Claude Guillebaud : Stupeur et bourdonnement

Petites phrases, dérapages, accusations,fondées ou non … Tout aujourd’hui se transforme en « buzz » et en agitation médiatique
J’emploie  le mot bourdonnement à dessein. C’est la traduction la plus courante de l’anglicisme « buzz », désormais utilisé cent fois par jour dans les médias. Son usage est devenu si révélateur de l’ère du temps qu’il a fait en 2010 son entrée dans les éditions du Larousse et du Petit Robert. Or l’affaire DSK apparaît comme un « super buzz » .
Manipulation, dérive pulsionnelle, fruit empoisonné du « puritanisme américain », suicide symbolique d’un homme ou accusation sans preuve, nul ne savait encore de quoi il retournait. Mais tout nous invitait à réfléchir, de toute urgence, à cette nouvelle logique du « bourdonnement ». Elle porte en elle non seulement l’explosion possible du journalisme, thèse avancée par Ignacio Ramonet dans un livre récent (1), mais la destruction du paradigme démocratique lui-même. Quelle logique ? celle d’un bruit maximal associé à une information minimale.
Une fois lancé, un « buzz » tourne en boucle, sans que nul ne puisse arrêter la machine. On l’a bien vu au sujet de DSK. Que l’on cède prématurément à l’accusation insidieuse, comme l’a fait Marine Le Pen, ou que l’on défende avec insistance la « présomption d’innocence », comme la majorité des commentateurs, cela n’a plus vraiment d’importance. Au corps défendant de celui qui la prononce, chaque parole renforce mécaniquement l’intensité du buzz. Piégé !
Soyons plus précis. Pour le Larousse, le mot buzz signifie « rumeur, retentissement médiatique, notamment autour de ce qui est perçu comme étant à la pointe de la mode (évènement, spectacle, personnalité, etc…)». Ces deux occurrences me semble trop succinctes pour saisir la nature du phénomène. Il est d’abord le produit empoisonné des nouvelles technologies de l’information. La juxtaposition de ces dernières – Internet, Twitter, blogs, chaînes d’infos …  – a favorisé le gonflement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d’un « deuxième déluge », pour reprendre la métaphore de l’essayiste américain Roy Ascott.
Certes , on y a quantitativement gagné. L’info n’a jamais été aussi abondante et libre. Ce ne sont pas nos amis tunisiens qui diront le contraire. Mais le prix à payer se révèle très élevé. Pour faire entendre sa voix dans cette immense clameur, pour gagner quelques « clics » sur son blog, chacun est conduit à provoquer, simplifier. Il s’agit de « parler fort », afin de capter l’attention.
Les stratégies des communicants, intériorisées par chaque citoyen, ont ainsi pris le pas sur la quête de vérité ou la simple raison démocratique. A cela rien d’étonnant. Le buzz, à l’origine, était une simple technique de marketing publicitaire – on parle aussi de « marketing viral » – destinée à créer une rumeur ou une forte agitation médiatique avant la sortie d’un produit, d’un film … L’originalité du procédé consistait, via le bouche à oreille, à enrôler les consommateurs eux-mêmes dans la promotion du produit. L’objectif étant de faire le maximum de bruit, les qualités réelles du produit, le « contenu », passaient à l’arrière-plan.
Aujourd’hui, forcé de constater que cette même technique a gagné la vie démocratique et culturelle. Petites phrases ajustées, transgressions langagières, dérapages simulés, accusations limites : non seulement le buzz règne quotidiennement en maître, mais il  devient «  tendance ». Les imbéciles s’en prévalent. Fini la nuance, adieu la pensée ! Nous voilà précipités du matin au soir dans une bourdonnante folie.
(1) L’explosion du journalisme ( Editions Galilée)
Nouvel Obs. chronique du 19 au 25 mai 201
 
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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