Michel Serres – Célébrités : les Faux Dieux

France Info – dimanche 5 juin Chronique de Michel Polacco 
Michel Polacco : Aujourd’hui, vous allez nous faire réfléchir sur l’affaire qui concerne une personnalité de premier plan, coupable ou non, qui dégringole de sa posture, sans doute définitivement. Images qui ont heurté, stupéfait, même si le citoyen commun n’y échappe, lui, jamais. Selon que vous serez puissant ou misérable, dit la fable, célébrité fragile pour certains plus que pour d’autres, la roche Tarpéienne est proche du Capitole.  
Michel Serres : C’est vrai pour toute l’histoire en effet, et notre histoire fait la gloire des grands hommes : Alexandre, César, Napoléon – pour l’armée, Périclès, Richelieu – pour la politique, Einstein et Poincaré pour le savoir, et.. pourquoi pas aussi bien, Zidane et Michael Jackson. Vous savez que dans l’histoire, on décrit la vie des hommes illustres. Au fond, qu’est ce que l’Histoire : c’est le souvenir et l’entretien de la gloire des grands hommes. La gloire ! La gloire !
Après cette « introduction culturelle », il me semble tout d’un coup qu’il est arrivé une nouveauté relativement récente. A partir de la seconde guerre mondiale arrivent peu à peu les médias de masse qui sont beaucoup plus puissants que les précédents médias et se révèlent comme des bonnes machines à fabriquer de la gloire. Et voilà leur histoire. 
Au début, passait par exemple à la télévision celui qui avait mérité de la patrie, celui qui avait découvert un médicament, battu un record, etc… Il passait  à la télévision parce que, simplement, il avait ce mérite là. Et tout d’un coup, on a assisté assez rapidement à une inversion intéressante. C’est que, sans aucune raison, quiconque passait à la télévision avait ensuite la gloire. Au lieu de passer à la télévision parce qu’on avait de la gloire, on avait de la gloire parce qu’on passait à la télévision ! Alors voilà qu’il y avait une fabrication de vedettes, une machine à faire de la gloire. 
M.P. : La télévision avait besoin de héros !
M.S : Je me souviens tout d’un coup avoir été scandalisé par cette absence de mérite, par cette perte de la qualité. Il fut suivi, tout d’un coup, d’un nouveau renversement, celui que vous venez d’analyser. C’est-à-dire que ces machines à fabriquer de la gloire deviennent tout d’un coup des machines critiques à détruire la gloire. Alors les vedettes des sports sont toxicomanes, on s’aperçoit qu’ils se droguent, alors les auteurs célèbres, on s’aperçoit qu’ils font souvent écrire leurs livres par des nègres, que les riches et les grands fortunés ont parfois volé, que certaines vedettes de la politique parfois corrompues se révèlent des tristes manipulateurs, que même d’autres cherchent à violer leur femme de chambre. 
Alors, voilà que mon scandale qui était celui de la perte du mérite et de la qualité fit place à de l’admiration pour les médias. Pourquoi ? parce que soudain, j’avais l’impression que, avec ce qu’ils me faisaient voir et entendre, ils contribuaient à ce que s’achève une phase ancienne et têtue de l’histoire humaine. Pourquoi ? Parce que tout d’un coup on voit que nous ne ferons peut être plus l’histoire avec des grands hommes et que l’on avait fait des grands hommes avec des mensonges.
 Imaginez que Napoléon revienne, ou imaginez que Alexandre revienne parmi nous. Ils se promèneraient par exemple de Paris vers Moscou en ensemençant la totalité de l’Europe, tous les quinze jours ou tous les mois de quelques dizaines de milliers de morts. Ces gens là, on les mettrait devant des tribunaux, forcément ! Et ils ne nous apparaîtraient non pas comme des héros mais comme des criminels, et même des criminels de guerre. Alors tout d’un coup, cette destruction progressive des grands hommes fait poser la question : à combien de mensonges doivent la gloire de certains grands hommes ? Et puis, y-a-t-il encore des grands hommes ? … de vrais grands hommes, etc ? 
Et moi qui suis un homme de sciences, je m’aperçois alors qu’en effet, il n’y a plus de grands hommes comme Einstein ou Poincaré. Pourquoi ? Parce que la communauté scientifique travaille comme tel et a des résultats comme tel, que les grands résultats aujourd’hui sont signés de cinquante à soixante noms. Donc, la perte des grands hommes. 
Alors vous posez la question : avons-nous aujourd’hui besoin de grands hommes ? Oui. On en a besoin, dites-vous pour la formation des groupes, pour l’éducation, pour l’exemple, pour la politique, pour la morale… on a besoin de phares. Mais, est-ce que l’on en a vraiment besoin ? Est-ce que l’on va rester longtemps des enfants pour avoir besoins de ces gens là ? Voilà une question décisive. Et cette question décisive, je vais la traiter et essayer de l’expliquer. 
Je crois que souvent l’histoire des religions permet de comprendre cela. Pour une raison très simple. Par exemple, si vous relisez la Bible, vous verrez qu’il y a une idée dominante, celle dont parlent les prophètes : « Attention, il ne faut pas croire aux faux Dieux ! » Et même au Panthéon – on donnait ce nom en Grèce aux temples consacrés à tous les dieux -, où sont placés les grands hommes, mais dont les médias viennent précisément de me dire qu’ils ne sont plus les grands hommes, que leur gloire est fondée sur des mensonges, sur la toxicomanie, sur le vol dans d’autres cas, la manipulation, la guerre, les morts, ce sont par conséquent aussi des faux Dieux. 
Et pourquoi servons-nous des faux Dieux ? Avons-nous besoin des grands hommes ? Oui, je vous avais dit que l’on en avait besoin. Mais voilà que nous avons fait une découverte extraordinaire : ils étaient faux ! Nous sommes devant des faux Dieux ! Et ils l’étaient tous, absolument tous ! Alors, si ce sont des faux Dieux, qu’est-ce qui va se passer pour l’Histoire ? Est-ce que nous ne sommes pas au début d’une nouvelle Histoire ?   
Regardez maintenant les jeunes dans le monde arabe. Tout le monde dit : « ils n’ont pas de leader, ils n’ont pas de chef, ils n’ont pas de meneur ! » Et bien tant mieux ! Regardez maintenant : ils sont en train d’envahir les places d’Espagne ces jeunes là. Ils n’ont pas non plus de grands hommes. Grâce aux médias, et tout d’un coup, je m’aperçois que ces médias ont une fonction prophétique, celle de détruire peu à peu les mensonges qui faisaient la gloire des grands hommes.
 Alors soudain on arrive à une nouvelle histoire qui peut être sera tout à fait surprenante, parce qu’elle se passera précisément des faux Dieux. Et si justement, ces jeunes là, sur les places publiques du monde arabe, de l’Espagne et peut être bientôt de Berlin et de Paris, est-ce que par hasard, ce ne sont pas des hirondelles qui annoncent un printemps de la démocratie sans faux Dieux ? 
M.P. : Mais alors, les grenouilles qui demandent un roi, c’est fini ?
Dans ce cas là, ce serait en effet caduc et les médias auraient eu une fonction prophétique extraordinaire de détruire les mensonges de la gloire des grands hommes…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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