Inaperçus ou presque … Tintamarre et petites musiques de l’actualité

Grandes orgues ou petites musiques de l’actualité, il faut choisir. Et cela tourne parfois au casse-tête. Prenez cette dernière semaine de juin. Son scénario était écrit, ce devait être la semaine de Martine Aubry. Au jour dit, le mardi 28 juin, la première secrétaire du Parti socialiste devait se lancer dans la course présidentielle. Ce qu’elle fit depuis sa bonne ville de Lille, et bien dans sa manière, pugnace dans la dénonciation de la « politique injuste » menée par le pouvoir actuel, déterminée à ce que « cela change vraiment », solennelle dans « l’engagement de la victoire en 2012 ».
Nicolas Sarkozy, de son côté, avait soigneusement organisé son agenda pour éviter que son éventuelle future rivale n’attire trop la lumière : conférence de presse, la veille, pour chanter les mérites du grand emprunt et fustiger les projets socialistes de nature à plonger la France dans « les affres de la Grèce et du Portugal » ; et le jour même, visite dans la Sarthe, avec son premier ministre, pour tâter non pas le cul des vaches mais le cou des poulets.
Et puis, plus rien ne s’est passé comme prévu. Cela a commencé, mardi soir, du côté de Washington, où le Fonds monétaire international a choisi Christine Lagarde pour occuper le fauteuil de directeur général, vacant depuis le 19 mai et la démission de Dominique Strauss-Kahn. Cela a continué, mercredi du côté de Kaboul, avec la libération des deux journalistes Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, retenus en otage en Afghanistan depuis dix-huit mois. Tout, enfin, a volé en éclats, depuis jeudi du côté de New York, avec les rebondissements spectaculaires, presque rocambolesques, de l’affaire Strauss-Kahn.
Malchanceuse, Martine Aubry est la principale victime de cette incroyable avalanche. Non seulement son annonce de candidature a été immédiatement éclipsée. Mais le changement complet du sort de DSK, la perspective que la justice américaine abandonne toute poursuite contre lui et qu’il puisse rapidement rentrer en France a tourneboulé les esprits et chamboulé le démarrage officiel de la primaire socialiste.
Le président de la République, au contraire, est servi par la chance. Pendant que le tintamarre médiatique accompagnait le retour en France des ex-otages, puis le retour en grâce de l’ex-présumé coupable de New York, tout le reste est passé opportunément inaperçu, ou presque.
Par exemple l’invraisemblable cafouillage qui a accompagné le remaniement ministériel provoqué par la nomination de Mme Lagarde et la nécessité de la remplacer sans traîner au ministère de l’économie. Chantages, crises de nerfs, palinodies et reculades : comme durant l’automne 2010, lorsqu’il avait fini par se laisser imposer le maintien de François Fillon à Matignon, le chef de l’Etat est apparu hésitant et velléitaire. Fâcheuse démonstration pour qui s’emploie à afficher son autorité présidentielle.
Inaperçus ou presque, également, les chiffres du chômage au mois de mai, qui ont brutalement interrompu la tendance encourageante enregistrée depuis le début de l’année. Alors que le nombre des demandeurs d’emploi de catégorie A avait baissé de 53 000 depuis janvier, il est remonté de 17 700 en un mois. Pis, l’ensemble des chômeurs tenus de faire des « actes positifs » de recherche d’emploi (les catégories A, B et C) a bondi de près de 40 000 en un mois. Cela porte leur nombre à 4 07 8 000 en métropole, ce qui constitue un record.
Inaperçue ou presque, également, la sévère mise en garde du rapporteur général du budget, Gilles Carrez (UMP), lors du débat d’orientation budgétaire à l’Assemblée nationale. « L’année 2012 sera difficile », a-t-il annoncé, avant de préciser les efforts de rigueur que le gouvernement va devoir effectuer pour atteindre l’objectif d’un déficit public ramené à 4,6 % du produit intérieur brut (PIB) : « Il est très important d’arriver à 5 milliards d’euros de marge de sécurité supplémentaire », à la fois en taillant un peu plus encore dans les dépenses et en rabotant environ 3 milliards dans les niches fiscales et sociales pour améliorer les recettes. Rude exercice en temps normal, plus rude encore à quelques mois d’une élection présidentielle.
– Inaperçu ou presque, enfin, ce débat qui s’est achevé au Parlement sur une proposition de loi UMP « pour le développement de l’alternance et la sécurisation des parcours professionnels ». Il s’agit, notamment, de mettre en musique la volonté du chef de l’Etat, énoncée en novembre 2010 et précisée à Bobigny, au mois de mars, de développer vigoureusement l’apprentissage en portant le nombre des apprentis à 600 000 d’ici à 2015, contre 420 000 aujourd’hui.
Une nouvelle fois ont été rappelés les chiffres calamiteux du chômage des jeunes (23 %, et le double dans certains quartiers difficiles) et du nombre de jeunes sans emploi qui ne suivent pas de formation (15 % chez les 15-29 ans, soit 1,2 million). Une nouvelle fois ont été vantés les mérites de l’apprentissage pour favoriser l’entrée des jeunes sur le marché du travail, grâce à l’alternance formation-emploi. Mais la majorité n’a pas laissé passer l’occasion d’ouvrir une brèche dans l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans (instaurée, en 1959, par le gouvernement du général de Gaulle), en ouvrant la filière de l’apprentissage aux jeunes à partir de 15 ans, voire 14 ans dans certains cas.
« Mesure pragmatique » et non « idéologique », a plaidé Xavier Bertrand, le ministre du travail. On aimerait le croire. Mais c’est difficile, tant cette mesure rejoint la vieille croisade de la droite contre le collège unique, relancée depuis des mois par l’UMP et le chef de l’Etat. Comme toujours, la tentation est de sortir le plus tôt possible du circuit scolaire les élèves en grande difficulté, plutôt que de donner au collège les moyens de les sortir de l’ornière. A ce compte-là, il y a peu de chance que l’apprentissage apparaisse comme autre chose qu’une filière de relégation. Mais cette petite musique de l’actualité a évidemment moins de chance d’être entendue que les feuilletons à grand spectacle.
courtois@lemonde.fr
Gérard Courtois (Chronique « France ») Article paru dans l’édition Le Monde  du 05.07.11

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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