Michel Onfray et la presse

Les journaux…

Philosophe, Michel Onfray a fondé en 2002 l’Université populaire de Caen. Il est l’auteur du « Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne » Grasset 600p 22 euros
La presse écrite fait un certain type de loi. Moins chez les lecteurs de base, qui transforment souvent leur quotidien en litière pour les chats, que chez les journalistes de télévision qui, toujours à court d’idées, se nourrissent du papier du quotidien ou de l’hebdomadaire. Le journal sert d’abord aux journalistes.
Les journaux sont des machines de guerre à fabriquer de l’opinion, pas de la vérité, qui, elle, passe la plupart du temps au second plan, là où l’idéologie fait la loi. Précisons que l’idéologie d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec celle d’hier : quand on lisait Le Figaro ou L’Humanité dans les années 1960, on savait à quoi s’en tenir, le héros de l’un était le salaud de l’autre et vice versa.
Si l’on pratique les journaux à la manière d’une dégustation à l’aveugle, comme avec un vin, on est étonné de trouver que le journal dit de droite célèbre aujourd’hui le dernier livre de Raoul Vaneigem, le penseur de Mai 68, alors que le quotidien communiste fondé par Jaurès lâche les chiens pour défendre Freud contre un auteur que je connais bien (!)
Les journaux qui comptent se mettent en ordre de marche pour devenir des machines de guerre lors de la prochaine élection présidentielle. Les uns et les autres se partagent les candidats avec un évident mépris pour ceux qui ne seront jamais gagnants. Ils choient les favoris des sondages, dont ils ont parfois fabriqué l’image.
L’idéologie pure et dure de jadis laisse place à celle d’aujourd’hui, qui se résume la plupart du temps au compagnonnage avec les libéraux, seuls susceptibles de gouverner demain. Dans la plupart des journaux, le choix est donc : libéraux de gauche ou libéraux de droite, en d’autres termes, candidats au gouvernement centriste avec une gestion qui ne remettra pas en cause la modalité libérale du capitalisme.
A ce jeu, l’éditorial de Libération et celui du Figaro ne sont compréhensibles qu’après qu’on a pris soin de savoir qu’ils se trouvaient dans tel ou tel support, car le média donne son sens au message qui, sinon, n’en a pas. On peut en faire l’expérience avec une radio allumée sur la station qu’on écoute habituellement. Si l’on s’essaie à cet exercice, on entend, sans savoir de qui il s’agit, le discours d’un homme ou une femme dont on ne sait s’il est de gauche ou de droite tant qu’on ignore l’identité du parleur et son parti…
Le journal informe moins qu’il ne conforte chacun dans ses préjugés. On attend moins de la presse qu’elle nous dise la vérité qu’elle ne nous encourage dans nos certitudes. Dans le journal que nous lisons, on ne veut pas de vérités déconcertantes mais des mensonges réconfortants.
Les journaux sont donc des machines à entretenir la paresse intellectuelle. Je pense ce que dit mon journal… Or mon journal ne pense pas, il débite du catéchisme, de la croyance, il nourrit mes préjugés.
Article paru dans l’édition abonnée du Monde le  dimanche 26.lundi 27 juin 2011 Extrait
Michel Onfray

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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