Il n’y a pas d’alternative !

Le Canard Enchaîné du mercredi 20 juillet – Jean-Luc Porquet

 

Mais non voyons, il n’y a pas d’alternative. Il n’y a pas d’alternative au système. Il n’y a pas d’alternative au nucléaire. Il n’y a pas d’alternative à l’allongement de l’âge de la retraite. Il n’y a d’alternative nulle part. Nous n’avons pas le choix… Il faut faire comme on nous dit de faire. Comme dit l’autre : on ne sait pas où on va, mais on y va ! Allons-y donc de gaieté de cœur puisque, de toute façon il n’y a pas d’alternative.

On reconnaît là le discours de Thatcher*, qui inaugura l’ère du marché triomphant. Bertrand Rothé et Gérard Mordillat, dans un livre à emporter sur la plage**, un petit manuel cinglant et lumineux qui retrace au pas de charge trente ans de propagande économique, résument l’époque en une phrase : « En répétant qu’il n’y a pas d’alternative, le nouvel establishment transforme le jeu politique en un ultimatum permanent. »

  

Mais, pour imposer cette idée, il a fallu d’abord s’attaquer aux mots. Ainsi naquit dans les années 80 la novlangue du libéralisme : « Désormais, l’équité remplace l’égalité, le salaire devient le ‘‘coût du travail’’, les cotisations sociales s’appellent ‘‘charges sociales’’ et les profits ‘‘création de richesses’’ ». L’économie à la Reagan, le « reaganomics », met alors au point quatre principes cardinaux : baisser les dépenses publiques, baisser l’impôt, déréglementer, casser l’inflation. On reconnaît là tout Sarkozy.

 Chez nous, spécificité française, cette transformation est d’abord intellectuelle et politique, avant de devenir économique et sociale. Sous Mitterrand, la deuxième gauche, celle de Delors, réussit à mettre au rancart la vielle gauche marxiste et à convertir la France au marché. Comme le dit Rocard, « les réformistes acceptent l’idée de marché non seulement parce qu’on a pas le choix, mais aussi parce qu’elle est garante des libertés. » Le hic, c’est que dans l’économie de marché, la justice sociale passe à la trappe, et donc aussi la gauche, laquelle se retrouve sans idée, sans projet, sans vision. Sans alternative : « il ne reste plus de la gauche que la fête, la lutte contre le sida et l’antiracisme. » Et il est vrai qu’en cette année préélectorale, on cherche en vain à gauche un vrai souffle de gauche… 

Aujourd’hui, l’entreprise de démolition se poursuit partout en Europe : une fois au pouvoir, les libéraux « baissent l’impôt, réduisent d’autant les revenus de la collectivité jusqu’à laisser l’Etat mourir à petit feu. » A ce rythme, qui s’accélère à la faveur de la crise de l’euro, dans quelques mois, prédisent les auteurs, il n’y aura réellement plus d’alternative : « Nous assisterons à la fin de la protection sociale, du droit du travail, à la fin du salaire minimum, à celle de la durée légale du travail, etc. Une économie à deux vitesses sera rapidement mise en place, les plus riches développant leur système de santé et leur propre formation scolaire, laissant les plus démunis livrés à eux-mêmes, impuissants devant les caisses vides de l’Etat. »

  

Bon, rien de très neuf dans tout cela.

Mais une petite révision avant la rentrée, c’est toujours utile…

 

* There is no alternative (TINA « il n’y a pas d’alternative » en français) est un slogan politique couramment attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre du Royaume-Uni qui signifie que le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l’échec.

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 (Seuil), 174p. 15 €.

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