J’ai testé la plage de demain

La Toile de David Abiker – 31 juillet 2011

Quand j’arrive sur la plage, un panneau électrique m’annonce la température du sable et m’indique si je dois porter ou pas des tongs pour ne pas me brûler les pieds. Un autre panneau indique aux religieux la partie de la plage interdite aux seins nus. Je vais dans le sens contraire. Piqué dans le sable, tous les trente mètres, ce qu’on appelle un arbre de tri permet de me débarrasser de mes canettes, peaux de banane et autres détritus en pensant à la planète. Je m’installe sur le sable après avoir étendu ma serviette en fibre de coton sans OGM.

Le soleil est au zénith et voilà que surgit une hôtesse balnéaire grâce aux emplois jeunes redéployés par le nouveau gouvernement sorti des urnes de l’élection de 2022. Elle me distribue un flacon de crème protectrice indice 100 et me tend une brochure sur le cancer de la peau. Son job est cofinancé par l’agence locale pour le tourisme et l’environnement et la marque qui figure sur le flacon. En raison d’un durcissement de la législation sur le harcèlement sexuel, elle m’explique qu’elle n’est pas autorisée à m’étaler la crème mais me montre les gestes « bonnes pratiques » qui permettront de sauvegarder mon derme. Elle s’éloigne et j’ouvre mon journal préféré « Ce qu’il faut penser aujourd’hui ». Je vais pour m’allumer une clope mais voici qu’arrive le maitre nageur. Il est interdit de fumer sur la plage depuis deux ans après une expérimentation probante sur les plages de la côte d’azur. Il me tend une Nicorette parfum cassis en guise de substitut et m’indique un espace fumeur sur un parking situé à 1500 mètres derrière les pins. Je regarde les baigneurs et m’étonne que tous les enfants soient équipés de brassards gonflables orange. Même ceux qui sont proches de la puberté. J’interroge le maître nageur qui m’explique que cette précaution est désormais obligatoire en raison des trop nombreuses plaintes de parents de noyés qui se retournent maintenant systématiquement contre la commune en cas de décès. Il fait chaud, j’avise le marchand de glace avec sa charrette. Il se présente à moi. Je demande une glace à la crème. Il n’en fait plus car c’était « trop riche » et les associations de lutte contre l’obésité menaçait d’envahir les lieux de commercialisation. Il ne vend désormais que des sorbets dietétiques aux fruits naturels. Je peux viser le certificat de la direction départementale de l’hygiène prouvant que son bac à glaces a été contrôlé la semaine dernière. J’oublie la glace.

Je vais aller me baigner. Le maître nageur me rejoint sur la plage. Il me faut des « araignées », ces chaussures à boucle de plastique. « Pourquoi ? » je demande. « Parce qu’il y a risque d’oursins » répond-il. Je lui explique que ce n’est ni la saison ni le lieu puisque nous sommes sur une plage de sable. Il m’assure qu’il y a deux ans, un touriste allemand s’est piqué et que depuis la municipalité a rendu les « araignées » obligatoires. Je peux en louer si je veux dans la baraque, près du Club Mickey. Entretemps, des policiers sont arrivés suite à la plainte de retraités ; ils viennent de saisir la chaine HIFI portable d’un groupe d’adolescents qui selon les deux vieux faisaient trop de bruit. Au large, une patrouille en Jet ski surveille les usagers de planches à voiles. Des bouées jaunes délimitent le lieu de la baignade, elles sonnent dès lorsqu’on dépasse la limite. Je décide de marcher le long de l’eau. Au bout de quelques mètres, une autre hôtesse balnéaire me propose de visiter le mémorial aux sangliers. C’est une guérite financée par le ministère de l’environnement, de la morale publique et de l’écologie où l’on m’explique que les 29 sangliers de l’été 2011 (c’était il y a 11 ans), ne sont pas morts pour rien. Grâce aux efforts du gouvernement et au sens des responsabilités des riverains, les algues vertes sont désormais éradiquées. Un message vidéo du ministre apparaît sur un écran tactile tandis que la reproduction en 3D de toute une famille de sangliers, désormais classifiés espèce protégée au même titre que l’ours de Croatie, apparaît en incrustation derrière le ministre. Je reprends ma balade. Je suis à nouveau accosté par un conseiller de la sécurité routière. Bien que nous soyons le 15 juillet, il m’explique que cette année, le gouvernement anticipe le retour des congés des juilletistes et me prodigue les conseils d’usage : ne pas partir les jours de grand départ, ne pas hésiter à prendre les itinéraires bis, prévoir de l’eau si je voyage avec des plus de 85 ans. Si je voyage avec un enfant, ne pas le laisser en pleine chaleur dans la voiture pendant que je fais le plein d’essence ou que je vais faire caca. Je lui dis alors que je rentre en train.

Je continue ma balade jusqu’à une barrière naturelle de rocher derrière laquelle se trouve une plage réservée aux transsexuels nudistes juifs naturistes, laquelle jouxte les lesbiennes nudistes végétariennes qui ont obtenu l’ouverture d’une cantine bio dont le personnel assure un service entièrement nu et est formé à cet effet. Je continue ma promenade mais très vite, je suis arrêté par un policier municipal qui me demande si je ne suis pas un vagabond. Je lui dis que non, que je suis arrivé à la plage il y a une heure et qu’en aucun cas je ne peux être assimilé à un SDF. Ma serviette est tout là-bas, avec mes papiers numériques d’identité digitale. Il peut vérifier. « Ca ira pour cette fois » me dit-il indulgent. Écœuré par la plage, je décide de revenir à mon point de départ en passant par le village. C’est là que je suis intercepté par un agent qui me verbalisera en vertu d’un arrêté municipal qui interdit de se promener en ville torse nu. Je retrouve ma serviette totalement choqué, je me sens véritablement une victime et mes amis, et tous ceux qui m’entourent peuvent désormais revendiquer le statut de parents ou de proches de victime. Heureusement pour moi, tout près des trampolines du club Mickey, (lequel garantit une totale mixité sociale, sexuelle, ethnique et accueille tous les enfants quels que soit leur poids) m’attend l’équipe de conseillers de la cellule d’accueil et d’écoute psychologique de la Plage des flots bleus. Ou tout du moins ce qu’il en reste…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans chronique, Humour, Loisirs Tourisme, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.