La crème brûlée

 Lu dans Charlie Hebdo du 3 août 2011, une nouvelle inédite de TOPOR extraite de « Vaches Noires »
 
Un petit bistrot de rien du tout dans une rue pouilleuse… Je suis passé vingt fois devant… Et puis j’y vais, comme ça, sur un coup de tête, parce que la façade vient d’être repeinte et qu’un modeste écriteau signale : « Changement de propriétaire » J’entre. C’est propre. Blanc cassé, lumière filtrée par des rideaux rustiques à fleurs. On aurait peut-être pu se passer des fleurs mais je ne suis pas sectaire.
On m’installe à une petite table près de l’entrée. Ca ne m’étonne pas. La salle est déserte, mais quand on est seul, il ne faut guère s’attendre à mieux. Oh, je suis surtout entré par curiosité, sans suivre une intuition particulière, pour échapper un instant à la fièvre des temples gastronomiques, une sorte de nostalgie du quotidien.
Une jeune serveuse vient prendre la commande. Propre, polie, un joli visage avec des petits boutons, mais l’ensemble plutôt frais.
Je goûte la terrine.
Bon, c’est de la terrine.
Le poulet de Bresse. Correct, rien à dire. Une volaille honnête, le blanc un peu cuit, mais à peine. Le carafon de bourgueil se laisse boire. Je prends le dessert qui est au menu sans optimisme excessif, machinalement. Et c’est le coup de foudre, le miracle !
Une crème brûlée divine.
La plénitude, l’éblouissement. L’émotion pure. Un feu d’artifice de sensations qui affolent les papilles et les entraînent dans un maelström de plaisir.
Ca commence en douceur sur la langue, mou, tiède, presque fatigué, vaguement sucré, confusément parfumé, très jeune fille, et puis ça glisse, ça glisse vers le fond du palais en gagnant de la consistance et de l’onctuosité, la salive gicle à petits jets, comme pour laver un pare-brise… la fleur d’oranger s’épanouit et vibre dans le léger courant d’air provoqué par la succion. Ca devient souple comme du glaire alors que le craquant du caramel subsiste encore dans les dents, on a l’impression d’avoir croqué des petits cailloux ou du verre pilé avec une cuillerée de sable, mais à l’instant même ou l’on sent poindre une sourde inquiétude, tout s’apaise en petits ruisseaux gluants qui descendent dans la gorge, lubrifiant l’œsophage, les nuages de crème brûlée tombent au ralenti, plof… plof… plof… et atterrissent dans l’estomac, avec la délicatesse d’un duvet de cygne se posant sur la neige en train de fondre.
Quand on a fini, on s’imagine qu’on n’a même pas commencé. On ouvre les paupières qu’on avait automatiquement closes, on regarde autour de soi, étonné de retrouver les rideaux rustiques à fleurs et le visage boutonneux de la serveuse et on se dit : « Non, une crème brûlée comme celle-là n’existe pas. J’ai rêvé ? »
Alors vous demandez :
–          Et cette crème brûlée, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
–          Et la jeune fille vous cligne de l’œil, complice, et répond tout bas
–          Je vais en chercher une autre portion, offerte par la maison, monsieur.
Et vous restez là, à attendre en vous rongeant les sangs, épouvanté à la pensée que peut-être la seconde portion de crème brûlée ne vaudra pas la première, et que vous allez brutalement reprendre contact avec l’atroce réalité : une crème brûlée, pas mauvaise sans doute, mais banale, trop ferme ou trop liquide, déséquilibrée, ordinaire.
Eh bien non, le miracle se reproduit. Les papilles connaissent un nouvel orgasme, et vous assistez, émerveillé, aux mêmes phénomènes internes que ceux décrits plus haut.
J’en aurais bien repris encore une autre si je n’avais pas éjaculé avant.

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« Vaches Noires » à paraître aux éditions Wombat le 8 septembre 2011
Composé par l’auteur luimême en 1996, Vaches noires est le dernier livre de Roland Topor. Ce recueil de trente-trois nouvelles inédites concentre les thèmes qui lui sont chers : l’aliénation par les choses et l’argent, la déchéance physique, jusqu’au démembrement et au morcellement, la hantise du temps qui file et de la mort qui rôde. Le tout baigné dans cet humour noir grinçant, ce sens inné du grotesque, cette fantaisie tantôt blagueuse, tantôt inquiétante, qui furent la marque de l’auteur.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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