Mis en liquidation judiciaire, l’Institut de puériculture de Paris, havre des grands prématurés, doit fermer.

Vie et mort d’une maternité

ÉLISABETH SCHNEIDER POUR  » LE MONDE  » 17 août 2011
Les activités médicales seront dispersées
Doucement, avec une infinie délicatesse, et certaines s’y emploient depuis plus de trente ans, les infirmières de l’Institut de puériculture et de périnatalogie de Paris (IPP) soutiennent les parents dont les enfants sont venus au monde bien trop tôt. L’attention demandée par ces nouveau-nés, souvent à peine plus lourds qu’une plume, aide les soignantes à faire abstraction de leur avenir. Mais une fois les blouses au vestiaire, difficile d’occulter la réalité. Les banderoles du hall de l’hôpital se chargent de leur rappeler que, le 20 octobre au plus tard, le tribunal de grande instance de Paris écrira la dernière page de l’histoire de l’Institut. La liquidation judiciaire prononcée le 20 juillet, l’administrateur a réparti les activités médicales en deux lots et donné un peu moins de trois mois aux repreneurs pour se manifester.
La disparition de l’Institut n’est pas anodine. Réputé pour sa prise en charge des grands prématurés d’Ile-de-France, voire de province quand certains pèsent à peine 500 grammes, l’établissement, installé dans le sud de Paris, a accompagné l’histoire de la pédiatrie moderne en France. Créé au lendemain de la première guerre, il fut le premier à ouvrir une école de formation en puériculture. Le premier à mettre en place un centre de collecte de lait maternel pour les petits hospitalisés. Pionnier dans l’accueil des prématurés dès 1948, il lance en 1970 un centre d’action médico-sociale précoce (Camsp) pour accompagner les enfants avec un retard de développement. Car l’IPP, et c’est sa force, n’abrite pas seulement un service de néonatalité de pointe (réanimation, soins intensifs, pédiatrie néonatale). Ici, on prend en charge l’enfant,  » dans sa globalité « , avec sa famille, ses difficultés. Depuis plus de vingt ans, les mères aveugles y trouvent aussi une écoute particulière. Cette concentration de spécialistes de l’enfance dans une structure unique, à taille humaine, fait la force de l’Institut. Et c’est tout cela qui va disparaître.
Les problèmes de gouvernance de l’équipe précédente, une dette accumulée ces dernières années, expliqueraient en partie la liquidation judiciaire. Mais la CFDT, le syndicat maison, dénonce aussi  » une tarification à l’activité qui ne prend pas en compte une activité hautement spécialisée « . Le nouveau mode de financement de l’hôpital, instauré en 2005, oblige en effet les établissements à augmenter leur activité médicale pour obtenir des crédits. Même pour les structures privées participant au service public, comme l’Institut.
L’agonie de l’IPP met ainsi en lumière la difficulté de ces structures de santé qui prônent une prise en charge différente mais reconnue, à trouver une place dans un paysage guidé par des critères de rentabilité. En janvier 2010, lors de ses voeux au monde médical, Nicolas Sarkozy demandait  » que les déficits des hôpitaux soient ramenés à zéro d’ici à 2012 « . Avec cette feuille de route,  » et des caisses vides « , l’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France admet qu’elle ne peut plus couvrir les écarts de budget. L’année 2010 signe le commencement d’une politique différente.  » On n’a couvert aucun déficit en Ile-de-France, car on n’a plus de moyens pour. Oui, c’est un changement « , reconnaît Andrée Barreteau, la directrice de l’offre de soins et médico-sociale de l’ARS Ile-de-France.
Les structures doivent donc s’adapter. Au risque de voir les banques se désengager, faute de soutien de l’Etat. Parce que l’IPP n’a pas anticipé cette nouvelle donne, il fermera donc ses portes à l’automne.
Les activités médicales ne disparaissent pas, mais elles seront dispersées. L’administrateur judiciaire a désigné deux lots : d’un côté, le centre de périnatalité (réanimation, soins intensifs, pédiatrie néonatale…), de l’autre, le médico-social et l’école de puériculture.
Dans le cadre de la construction du pôle mère-enfant de l’hôpital Necker, l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) semble le candidat naturel à la reprise du premier lot. Ce projet d’adossement de la néonatalogie à une grosse maternité, évoqué depuis 2005,  » se justifie médicalement « , note le professeur Alexandre Lapillonne, adjoint du chef de service de néonatalogie de l’IPP. Necker n’a pas de réanimation à la hauteur de son activité. Or,  » le taux de mortalité des enfants que l’on ne transfère pas d’un établissement à un autre (« in-born ») est inférieur aux « out born » « .
Toutefois, l’AP-HP envisage de ne reprendre que 43 des 63 berceaux de néonatalogie existants. Quid des 20 autres ? Si les hôpitaux de Paris restent sur leur position, le groupe d’étude en néonatalogie d’Ile-de-France met en garde l’ARS sur la nécessité de répartir le reliquat de berceaux sur d’autres hôpitaux pour écarter le risque que des enfants très fragiles ne puissent pas être pris en charge.  » L’IPP, rappelle le professeur Lapillonne, joue un vrai rôle de régulateur quand les autres services sont pleins. « 
Ces négociations autour de la reprise de l’activité inquiètent les salariés. Si le personnel soignant a de grandes chances de retrouver une place à Necker, les techniciennes de laboratoire, pourtant spécialisées dans le traitement des microprélèvements, les diététiciennes, et surtout les administratifs, sont dans l’incertitude la plus totale. Déjà confrontée à des coupes franches d’effectifs, l’AP-HP, par la voix du directeur adjoint des affaires juridiques, Marc Dupont, admet  » ne pas vouloir tout prendre « .
De leur côté, les médecins savent qu’ils perdront en souplesse de travail, en humanité. L’AP-HP s’en défend, l’ARS assure qu’elle sera  » vigilante au projet médical de Necker pour sauvegarder le lien familial et l’esprit d’équipe, qui sont sans doute un plus à l’IPP « . Mais le lien avec les équipes médico-sociales à qui les médecins confiaient un diagnostic en descendant d’un étage sera définitivement rompu.
Ces dernières font en effet partie du deuxième lot de la liquidation. Selon Georges Costargent, le président du conseil d’administration de l’IPP, la Croix-Rouge française, les fondations Saint-Joseph, Sainte-Marie et Rothschild, l’Institut mutualiste mais encore l’Association des moulins verts prospectent. Les repreneurs potentiels ont jusqu’au 1er octobre pour se manifester et déposer leur dossier. Le jugement interviendra, au plus tard, le 20 octobre, date à laquelle le personnel de l’Institut, qui insiste sur le fait  » que les activités ne sont rien sans leurs salariés « , sera également fixé sur son sort.
Emeline Cazi © Le Monde édition du 17 août 2011

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