« La vie vivante contre les nouveaux pudibonds  » de Jean-Claude Guillebaud

France Info – 23 août 2011 – La chronique littéraire de Philippe Vallet – 

Notre époque est de plus en plus pudibonde. Sous couvert de libération, la technologie a, en fait, horreur du corps et de tout ce qui est vivant. C’est ce que souligne l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud dans son nouveau livre. Un essai contre la culture du chiffre et du virtuel. 

Jean-Claude Guillebaud : Je suis parti principalement, de la crise financière de 2007/2008 ou j’ai vu, d’abord que le système devenait fou, et pourquoi il devenait fou. Je pense que nous sommes de plus en plus assujettis à ce qu’autrefois l’école Francfort appelait « la raison calculatrice ». On calcule tout. Ce qui nous amène à confondre ce qui se compte avec ce qui compte ! Et ce que j’appelle moi « la vie vivante », c’est précisément tout ce qui échappe aux chiffres : la poésie, la sagesse, la générosité, le bonheur d’être, le bonheur de vivre, etc.. 

Philippe Vallet : Alors, vous avez lu les prophètes de la technologie, que disent-ils ?

J-C B : La numérisation du monde aggrave cette tentation de ne s’intéresser qu’aux chiffres. J’ai beaucoup lu ceux que l’on appelle les technoprophètes et j’ai vu naître là, dans la cyberculture, une technologie effrayante, avec pour point commun une détestation du réel, du corps, de la chair, de la matière, etc. C’est tellement mieux d’être virtuel ! D’où les rêves un peu fous comme celui de l’utérus artificiel : ce serait bien et plus propre de faire grandir le fœtus dans une éprouvette plutôt que dans le ventre d’une femme… Avec aussi une manière de désigner le corps d’une manière diffamatoire,  comme le firent les religieux archaïques il y a deux mille ans. L’utérus de la femme, désigné par ceux là qui prônent l’utérus artificiel comme un endroit sanguinolent, plein de bactéries, etc. C’est ce que j’appelle les nouveaux pudibonds, c’est-à-dire une pudibonderie scientiste. 

P V : Un retour de la pudibonderie ? Cela semble paradoxal aujourd’hui où l’on a l’impression que l’on exalte le corps, qu’il  a des femmes nues sur toutes les affiches.

J-C B : En réalité, on exalte un corps parfait, un corps imaginaire. Dans les faits, je vous assure qu’à lire un technoprophète on est glacé, et cette pudibonderie scientiste me paraît d’autant plus menaçante qu’elle s’ajoute à une pudibonderie religieuse qui, elle aussi revient. Donc en effet, nous sommes environnés de pudibonds qui nient la réalité de la Vie et de la vie vivante. 

P V : : Peut-on résister à cette pudibonderie ?

J-C B : Il y a une résistance très active qui existe partout, à l’intérieur des disciplines du savoir, une autre forme de résistance qui s’organise et qui est très vigoureuse. C’est pour cela que je cite une phrase du poète Hölderlin qui disait : « Les peuples somnolaient, la chance a voulu qu’ils ne s’endormissent point ». Je crois que l’on aurait tort de penser que les peuples se sont endormis…

 

 « La vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds« , de Jean-Claude Guillebaud est publié par les éditions Les Arènes (280 p., 22€)

 Présentation de l’éditeur

Nous vivons un extraordinaire paradoxe. Les technoprophètes de la modernité tiennent le corps en horreur. Numérique, nanotechnologies, intelligence artificielle, posthumanisme, gender studies. Les nouveaux pudibonds veulent nous « libérer » de la chair et du réel.

Au coeur de la mutation anthropologique, technologique et historique en cours, des logiques redoutables sont à l’œuvre. Elles vont dans le sens d’une dématérialisation progressive de notre rapport au monde.

 Le biologique témoignerait d’une « infirmité » dont il faudrait s’émanciper au plus vite. Ainsi, sous couvert de « libération », la nouvelle pudibonderie conforte étrangement ce qu’il y a de pire dans le puritanisme religieux hérité du XIXe siècle. Et pas seulement au sujet des mœurs.

Dans le discours néolibéral, l’adjectif « performant » désigne le Bien suprême. Mais ni le « système » ni ses logiciels ne savent prendre en compte des choses aussi fondamentales que la confiance, la solidarité, l’empathie, la gratuité, la cohésion sociale.

La Vie vivante, celle qu’il faut défendre bec et ongles, c’est celle qui échappe aux algorithmes des ordinateurs, à l’hégémonie des « experts » et des dominants, qui confondent « ce qui se compte » avec ce qui compte.

Biographie de l’auteur

Jean-Claude Guillebaud, écrivain et journaliste, lauréat du prix Albert-Londres, est éditorialiste au Nouvel Observateur. Son cycle d’essais, « Enquête sur le désarroi contemporain », a connu un grand succès public.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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