Anosobrantesque ? C’est abracadabrantesque ! par Sandrine Blanchard

« Vie moderne »
J’ai beau chercher dans les tréfonds des archives de la presse, le mot « anosognosie » n’avait jamais été écrit jusqu’à ce dimanche 4 septembre. A deux exceptions près. Le Monde l’avait cité, en mai 2002, dans un article de la rubrique sciences : « Dans la maladie d’Alzheimer, la conscience des malades est altérée précocement du fait des troubles de la mémoire et de l’attention. Plus ou moins rapidement apparaissent des troubles de la personnalité qui aboutissent à la destruction de l’identité, à une méconnaissance de la maladie (l’anosognosie) et à une perte de relation avec les autres », souligne un chercheur.
Puis, en juillet 2008, dans une série consacrée aux « métamorphoses de la mémoire » est décrit le cas d’un homme qui n’est pas conscient du caractère anormal de son sentiment de déjà-vécu, « un phénomène dénommé anosognosie, explique-t-on. L’IRM devait dévoiler une atrophie des lobes temporaux et de l’hippocampe, impliqués dans la mémoire à long terme. Chez d’autres patients, c’est la maladie d’Alzheimer qui semblait en cause ».
Anosognosie. En l’espace d’un week-end, ce mot abracadabrant a résonné dans tous les médias. Jacques Chirac serait atteint d’anosognosie (répétez ce terme au moins trois fois si vous voulez le mémoriser), un trouble neurologique l’empêchant d’assister à son procès. L’ancien président ne serait pas conscient des problèmes (judiciaires ?) dont il souffre. Alors comment voulez-vous qu’un homme qui méconnaît sa propre pathologie puisse se souvenir d’une histoire d’emplois… fictifs !
Allons-nous découvrir d’autres victimes de cette maladie au nom impossible à retenir ? Les généralistes vont-ils être assaillis de questions sur le thème : « Ce ne serait pas l’anosognosie, docteur ? » Le ministère de la santé va-t-il prochainement annoncer un plan de lutte contre l’anosognosie, avec une série de mesures pour améliorer l’accueil des malades, soutenir les familles touchées, développer la recherche sur cette énigme de la science ? Une campagne de prévention sera-t-elle organisée ? Y aura-t-il bientôt des émissions médicales pour décrypter cette « maladie du XXIe siècle » ? Créera-t-on une « journée nationale de l’anosognosie » avec appel aux dons ? Un « Institut Chirac » financé par les pièces jaunes de Bernadette ?
A moins… A moins que ce soit une manière pudique et recherchée de nommer une pathologie qui touche des centaines de milliers de personnes âgées – comme on a caché, pendant des années, le mot cancer derrière l’expression « longue maladie ». A moins… A moins que, désinhibé, Chirac « l’anosognosique » soit susceptible de trop parler.
 blanchard@lemonde.fr 
Article paru dans l’édition du 08.09.11

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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