On espérait ce temps révolu – La République des mallettes.

Edito LeMONDE  édition du 13.09.11

Bananière, la Ve République ?

Il y a les faits et les circonstances. Si les premiers devaient se révéler exacts, ils sont graves. Ils touchent à la démocratie française.
 Ils concernent le financement des campagnes électorales dans notre pays. C’est une affaire de moralité publique qui nous ramène à un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître, et que l’on croyait passé depuis belle lurette, le temps de la « Françafrique ».
Dans un entretien accordé au Journal du dimanche, l’avocat Robert Bourgi, ex-conseiller de l’Elysée pour les questions africaines, tient des propos préoccupants au plus haut point. Il accuse l’ancien président Jacques Chirac et Dominique de Villepin d’avoir reçu « par mallettes entières » des fonds occultes de dirigeants africains.
M. Chirac a porté plainte pour diffamation ; M. de Villepin, ancien premier ministre, a jugé qu’il s’agissait là de « fariboles ».
Dans cette interview, M. Bourgi développe les accusations qu’il formule dans le nouveau livre de l’enquêteur Pierre Péan, La République des mallettes. En contrepartie d’on ne sait quels services, cinq chefs d’Etat africains – Sénégal, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Congo-Brazzaville et Gabon – auraient versé des millions de dollars à M. Chirac.
Cet argent serait allé au financement des campagnes de M. Chirac entre 1997 et 2005.
M. Bourgi n’est pas n’importe qui. Il a longtemps été le collaborateur de Jacques Foccart, père de la cellule africaine de l’Elysée, inventeur de ces relations incestueuses entre la France et ses anciennes colonies : financement occulte de tel ou tel à Paris, en échange du soutien de la France aux régimes en place en Afrique.
On espérait ce temps révolu. Après quelques courageuses – même si parfois excessives – batailles menées par la presse, le Parlement a voté en janvier 1995 une loi sur le financement par les contribuables de la vie politique en France. C’est un texte remarquable que nous envient nombre de pays. Et qui aurait dû, une fois pour toutes, rendre caduques des pratiques qui humilient la France.
D’où la nécessité pour le parquet d’ouvrir une enquête. Il faut savoir ce qu’il en est de la réalité des faits invoqués avec force détails par M. Bourgi. On ne comprendrait pas que de telles accusations puissent rester sans suite judiciaire, d’autant qu’elles interviennent dans des circonstances particulières.
La France est en campagne pour le scrutin présidentiel de mai 2012. M. Bourgi a été un collaborateur officieux de Nicolas Sarkozy, qui l’a décoré et a salué « un grand serviteur de la France ». Pourquoi parle-t-il maintenant ? M. Bourgi dit vouloir soulager son âme ; M. de Villepin, potentiel candidat à la présidence, y voit une diversion à certaines affaires embarrassantes pour l’Elysée. Les deux hypothèses sont plausibles. Mais, venant après les remugles de l’affaire Bettencourt et la surveillance illégale d’un journaliste du Monde, cela donne de notre démocratie une image dégradée, salie, peu propice à un débat électoral à la hauteur des enjeux du moment.
Edito Article paru dans le Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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