Joan Baez, éternelle élégante et engagée. Humaniste, à l’écoute des révoltes du monde. Entretien – Les concerts en France.

Pionnière du ‘’ protest song ‘’ elle était la tête d’affiche de la Fête de « l’Humanité » qui se tenait ce Week-end
 
La veille de son concert à la Fête de L’Humanité, rencontre à Paris avec Joan Baez, l’icône du folk protestataire, restée, à 70 ans, une reine de l’engagement humaniste, une chanteuse pleine de charme et d’élégance, à l’écoute des révoltes du monde.
Joan Baez : «  Il était plus facile de se mobiliser avant  »
Quarante ans après votre premier concert à la Fête de l’Humanité, vous rejouez à La Courneuve. Cela a-t-il un sens politique de chanter ici ?

Non. Les temps ont changé. Aujourd’hui, il s’agit surtout d’un gros festival, avec moins de connotations politiques. Je me demande si ce serait une bonne idée de reprendre Parachutiste, de Maxime Le Forestier. J’ai chanté cette chanson à la Fête de l’Huma, en 1971, avant même que Maxime ne la publie lui-même.

Savez-vous qu’en France, un petit livre intitulé  » Indignez-vous ! « , écrit par Stéphane Hessel, a été un des plus gros succès de librairie de l’année ?
J’aime bien ce titre, il a raison. En même temps, l’état du monde est si catastrophique qu’il faut réviser ses attentes à la baisse. Si vous gardez les yeux ouverts, vous devez faire des choix. Le mien aujourd’hui est de rester avec ma famille pendant un moment. Ma mère est presque centenaire. Avec elle, j’apprends comment vieillir, comment faire face à ce qu’est la fin de la vie, un phénomène encore tabou dans le monde occidental.
Pensez-vous que les gens ont gardé une capacité à se mobiliser ?
Il était beaucoup plus facile de le faire il y a quarante ans. Les enjeux étaient clairs. Pour moi, cela a d’abord été la lutte pour les droits civiques, puis le combat contre la guerre du Vietnam. Je n’avais pas beaucoup à réfléchir, c’était une évidence. A tel point que nous avons connu une crise d’identité à la fin de cette guerre, pour n’avoir pu trouver de substituts aussi intenses à cet engagement. Dans cette société guidée par l’avidité, il est aujourd’hui très difficile de désigner clairement son ennemi, de lutter contre le monde des financiers, des spéculateurs. Si j’avais une priorité, ce serait le réchauffement climatique.
Avez-vous été admirative du  » printemps arabe  » ?

Pour moi, voir ainsi les gens marcher et occuper des lieux pacifiquement contre des régimes dictatoriaux est le summum de la bravoure humaine.

On a parlé en Libye de  » guerre juste  » pour libérer ce pays du colonel Kadhafi. Comment réagissez-vous à ce concept ?

Entre militants pacifistes, nous nous amusons à dire que la seule méthode qui a moins bien marché que la non-violence organisée est la violence organisée. Les gens feignent d’ignorer combien de millions de gens sont morts à la guerre au nom de la justice, en combattant pour des territoires, des religions, des intérêts financiers. Les rares fois où la non-violence a été tentée, les résultats ont été plutôt bons, même s’il n’y a aucune garantie. Le Tibet en est le triste exemple. Personnellement, j’ai fait le choix de la non-violence vers l’âge de 10 ans.

Dans les années 1960, les événements politiques et sociaux étaient rythmés par la bande-son des musiques populaires. Cela ne semble plus être le cas. Comment l’expliquez-vous ?

On écrit encore de bonnes chansons, mais en ordre dispersé. De toute façon, une décennie comme celle des années 1960 ne sera jamais répétée. Tout était réuni pour créer cet extraordinaire tourbillon. Le talent d’artistes comme Dylan permettait de cimenter tout cela. Aujourd’hui, nous croulons sous la diversité, sans que ce ciment existe. J’ai espéré un moment que Barack Obama ait cette fonction, qu’il unifie un élan commun, ça n’a pas été le cas.

Son élection a pourtant dû être pour vous quelque chose d’extraordinaire ?
C’était exceptionnel. Mais l’accès au pouvoir va de pair avec un constat d’impuissance. Je pense que s’il avait refusé de se présenter à la présidence, il aurait pu utiliser plus efficacement son incroyable charisme. D’ailleurs, quand certains avaient encouragé Martin Luther King à se présenter, il avait eu l’intelligence de refuser, conscient qu’il perdrait ce pouvoir qui lui venait de la rue. Obama doit aussi affronter le courant réactionnaire des Tea Party. Je partage l’analyse qui voit dans ce phénomène la revanche de ceux qui n’ont jamais digéré la victoire du mouvement des droits civiques. Ils ne supportent de voir un Noir dans le bureau Ovale.
La pureté de votre voix cherchait-elle aussi à retranscrire la pureté de vos convictions ?

Sans doute, c’était la voix de quelqu’un qui ne doutait pas. Aujourd’hui, je ne peux plus monter si haut dans les aigus, je le regrette, mais ma voix raconte des choses que celle de ma jeunesse ne savait pas dire.

Vous souvenez-vous de ce qui vous a tant plu dans la musique folk ?

Quand on me pose cette question, j’imagine toujours mes pieds nus dans la terre. J’adore l’opéra, et j’aurais sans doute pu en chanter, mais c’était quelque chose de lointain, inaccessible. Depuis le début, j’ai cherché une expression de proximité.

Propos recueillis par Stéphane Davet
Concerts : Le 17 septembre, Fête de L’Humanité, à La Courneuve ; le 24 à Lorient ; le 25 à Orléans ; le 27 à Rouen ; le 28 à Nancy ; le 30 à Dijon ; le 1er octobre à Annecy ; le 4 à Monaco ; le 6 à Béziers ; le 7 à Pau ; le 9 à Bordeaux ; les 11 et 12 au Grand Rex, à Paris ; le 14 à Limoges ; le 15 à Troyes.
 » LE MONDE «   édition 18 /19septembre 2011

 Soprano cristalline, activiste de fer

LE 28 AOÛT 1963, à Washington, Martin Luther King prononce son discours  » I have a dream « , devant 350 000 manifestants pour l’égalité des droits civiques.
 Sur scène, une jeune brune au profil latino, flanquée d’un harmoniciste. Joan Baez, soprano cristalline, chante When the Ship Comes in, avec son auteur, Bob Dylan. Elle reprochera longtemps à son ex-petit ami d’avoir déserté la politique, alors qu’elle s’y immergeait totalement. Découverte au Festival de Newport en 1959, elle avait été fascinée par le pasteur King, rencontré dans un séminaire pour jeunes quakers, l’austère religion de ses parents – une mère née en Ecosse, un père né au Mexique, physicien de renom, qui fut en poste à Bagdad en 1951, épisode marquant pour la petite fille qui s’en souviendra lors des guerres du Golfe.
Née à New York en 1941, Joan Baez apprend la musique sur un ukulélé, avant de suivre les chemins du grand chanteur folk, et engagé, Pete Seeger. Promenant son faciès de Mexicaine sur les campus, chantant parfois en espagnol, elle dévore les histoires populaires des ballades folk.
 » Trouble de l’ordre public  » En 1963, l’album Joan Baez in Concert Part 2 révèle les chansons de Dylan. En 1965, quatre des onze chansons de son sixième album, Farewell, Angelina, sont signées de lui, les autres ont été empruntées à Woody Guthrie, Pete Seeger et à Léo Ferré, qui a mis en musique le poète du Moyen Age Rutebeuf (Pauvre Rutebeuf).
Le public français garde avant tout en mémoire son hommage aux anarchistes Sacco et Vanzetti, Here’s to you Nicola and Bart, sur une musique d’Ennio Morricone. En 1992, la mère du nouveau folk américain revient à ses amours musicales avec Play Me Backwards, enregistré à Nashville. Entre-temps, elle a fait de la politique.
Joan Baez est une activiste. Ainsi refuse-t-elle obstinément de payer la part de ses impôts destinée à l’armée, donc à la guerre du Vietnam. En 1967, elle est en prison pour  » trouble à l’ordre public  » après une manifestation devant un centre de recrutement.
Puis elle fonde, à Palo Alto, l’Institut d’étude de la non-violence et épouse un militant pacifiste, David Harris. En décembre 1972, au plus fort des bombardements américains, elle est, en pyjama, sous les décombres de l’Hôtel Hoa-Binh. En 1981, elle est à Santiago du Chili avec des mères de disparus, en 1989, en Tchécoslovaquie au côté de Vaclav Havel ; en 1992, elle entonne Amazing Grace dans Sarajevo assiégée. Après une pause musicale, elle revient en politique en 2003 pour s’opposer à la guerre d’Irak.
Véronique Mortaigne
© Le Monde 18/19 septembre 2011

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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