Karachi ( suite ) – Nicolas Sarkozy n’apprécie guère le juge Van Ruymbeke, dont l’enquête menace ses proches.

Sud-Ouest 25 septembre 2011 Par Dominique Richard

Le juge et le président, ou l’histoire d’une défiance tenace

Le chef de l’État critique le juge Van Ruymbeke, depuis des années
L’affaire Karachi met une nouvelle fois le juge Van Ruymbeke aux prises avec les plus hautes sphères du pouvoir. archives s. L
Contrairement aux affirmations contenues dans le communiqué diffusé par l’Élysée cette semaine, le nom de Nicolas Sarkozy apparaît dans le dossier instruit par le juge Renaud Van Ruymbeke, relatif aux commissions versées en marge de deux contrats d’armement signés en 1994. Aucune accusation précise n’est formulée contre celui qui était à l’époque ministre du Budget et porte-parole d’Édouard Balladur, candidat à la présidentielle. Reste que si l’actuel chef de l’État est défait au printemps prochain et perd donc l’immunité pénale attachée à sa fonction, il court le risque de devoir venir s’expliquer dans le cabinet du célèbre juge d’instruction.
Malentendu bordelais
Leur seule et unique rencontre a eu lieu en 1999, à Bordeaux, et elle s’est plutôt mal passée. À l’époque, Nicolas Sarkozy, qui rêvait déjà de l’Élysée le matin en se rasant, commençait à tisser ses réseaux. Rompu aux investigations ardues, réputé pour sa compétence, ses enquêtes rigoureuses et son respect des droits de la défense, Renaud Van Ruymbeke jouissait d’une aura qui débordait largement des murs des palais de justice.
Nicolas Sarkozy avait profité d’un colloque qui se tenait à l’École nationale de la magistrature pour essayer de l’ajouter à la liste des VIP de son carnet d’adresses. Mais lors du repas qui les avait réunis, le magistrat avait sérieusement refroidi son enthousiasme. Au moment où le futur président abordait ce qu’il croyait être une passion commune, le ballon rond, le juge avait répliqué : « J’aimais le football avant qu’il n’y ait toutes ces histoires d’argent qui ont fini par tout pourrir. » Vexé, Nicolas Sarkozy avait avoué son incompréhension un peu plus tard dans un ouvrage où il retraçait son parcours.
Le soupçon Clearstream
« Une telle aversion pour les histoires d’argent était singulière pour un homme qui, à l’époque, était candidat à un poste de premier juge d’instruction au pôle financier de Paris, où les histoires d’argent se trouvent justement être le quotidien », écrivait alors Nicolas Sarkozy, reprochant à Renaud Van Ruymbeke de caricaturer les élus. Ironiquement, le magistrat lui aurait glissé que « l’abus de biens sociaux est à l’homme politique ce que la petite culotte est au violeur ». Des propos que le juge démentira vigoureusement par la suite.
Les faux fichiers de l’affaire Clearstream ne feront qu’aviver le ressentiment de Nicolas Sarkozy. Sur la piste des bakchichs versés lors de la vente de frégates à Taïwan, Renaud Van Ruymbeke s’était fait manipuler, une fois n’est pas coutume, par Jean-Louis Gergorin, un haut dirigeant du groupe de défense EADS. Avec son accord, ce dernier lui avait adressé sous pli anonyme des listings trafiqués où apparaissaient les noms de bénéficiaires présumés, dont celui de Nicolas Sarkozy.
Il faudra dix-huit mois au juge pour éventer la supercherie. Un délai bien trop long aux yeux du chef de l’État. Nicolas Sarkozy dira avoir été victime « du mensonge d’un corbeau qui s’est allié avec un juge ». Avant d’obtenir du ministère de la Justice que des poursuites disciplinaires soient engagées contre le magistrat. Pour l’heure, elles sont toujours en suspens, le Conseil supérieur de la magistrature ayant ordonné un sursis à statuer dans l’attente du jugement définitif de l’affaire Clearstream.
Odeur de soufre
Marginalisé et déstabilisé, Renaud Van Ruymbeke a passé des années difficiles, confiné dans un pôle financier qu’il souhaitait pourtant quitter. Mais est-ce l’effet des attaques répétées de Nicolas Sarkozy contre les juges ? En 2010, au risque de déplaire, la présidente du tribunal de grande instance de Paris le désigne pour instruire deux dossiers relatifs à l’attentat de Karachi. Le second, touchant à des faits de corruption, sent le soufre. L’intervention publique des familles de victimes demandant sa désignation a été décisive.
À Lisbonne, interrogé sur l’affaire Karachi en marge d’un sommet de l’Otan, Nicolas Sarkozy ne décolère pas. « Pendant deux ans, on m’a poursuivi pour l’affaire Clearstream. Tiens, c’était Van Ruymbeke aussi ! C’était le même alors. C’est curieux, non ? » Curieux ou pas, le juge a désormais repris la main et met en examen ses proches. De quoi faire regretter à Nicolas Sarkozy d’avoir fait bloquer sa promotion il y a quatre ans, au moment où il demandait à quitter l’instruction …
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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