Sénatoriales : Jean-Noël Jeanneney, historien et petit-fils d’un président du Sénat, revient sur la victoire de la gauche

Nouvel Obs   26-09-11  par Estelle gross    
« Gambetta ne doit pas être mécontent »
Interview de Jean-Noël Jeanneney, historien, ancien secrétaire d’Etat des gouvernements d’Edith Cresson et Pierre Beregovoy et petit-fils de Jules Jeanneney président du Sénat de 1932 à 1942
La gauche remporte ce dimanche la majorité absolue au Sénat. Vous qui êtes le petit fils d’un président du Sénat de gauche, cet événement doit sans doute avoir une saveur particulière…
– Bien sûr, je m’en réjouis, avec allégresse. Pas seulement comme historien, convaincu, sur la longue durée, des vertus du bicamérisme impliquant que nulle instance ne soit définitivement plombée d’un seul côté. Pas seulement comme citoyen persuadé que la France, dans cette conjoncture, a grand besoin de la gauche. En pensant aussi ce soir à Jules Jeanneney, député en 1902, « républicain » du Bloc des gauches, sénateur dans la même ligne en 1909, clemenciste ardent, et président du Sénat depuis 1932 jusqu’à ce que Pétain et les siens, violant effrontément leur engagement de maintenir au moins les bureaux des assemblées républicaines, les dissolvent en 1942.
 Quand mon grand-père est mort, j’avais quinze ans. Je lui ai parlé. J’ai publié ses écrits. Il aimait cette maison, il croyait intensément à son rôle de « volant » par rapport aux émotions à court terme de l’autre assemblée, à l’utilité d’une diversité des rythmes démocratiques. Le Sénat, sous la IIIe République, a renversé des gouvernements de droite comme de gauche. Léon Blum, oui ! en 1937 et 1938. Il l’a regretté. Et Blum lui-même l’aurait voulu à l’Elysée en 1939, ce qui aurait changé les choses en 1940. Aujourd’hui, en dépit des pesanteurs liées au mode de scrutin, la « Haute Assemblée » échappe à une fausse fatalité l’ancrant à droite. Bravo !
A quels changements faut-il s’attendre pour le rapport de force entre le gouvernement, l’Assemblée nationale et le Sénat ?
– L’Assemblée a le dernier mot, dans notre Constitution, contrairement à ce qui était le cas avant 1940, ce qui est naturel et, en somme, sain. Mais chacun sent bien que le Sénat, enraciné dans les réalités concrètes des institutions régionales  ( Gambetta, se ralliant au principe de la seconde chambre, parlait du « Grand Conseil des communes de France » )   est voué à jouer désormais un rôle majeur, que sa « sagesse », comme on dit dans son hémicycle, devrait assumer de bonne façon. D’autant plus que sa tradition est de travail sérieux, approfondi. Je peux témoigner, ayant été entendu souvent par ses commissions, que les sénateurs y sont assidus, attentifs, non sectaires. Le président Gérard Larcher, homme de tempérament libre, y contribuait déjà. Ce sera bien plus important à présent. La République a tellement besoin de contrepoids en face d’un chef de l’Etat qu’exaspèrent les limites imposées à ses foucades successives!
La gauche emporte la majorité au sein d’une chambre qu’elle a longtemps critiquée, au point de parler, comme Lionel Jospin, d’anomalie démocratique. Va-t-elle transformer le Sénat, le peut-elle, et comment ?
Victor Hugo disait déjà : « Défense de déposer un Sénat le long de la Constitution ! ». Il a été pourtant élu sénateur en 1876.
 Et écoutez Gambetta encore, rallié au bicamérisme : « Non seulement on appelle les citoyens, à la racine même de l’Etat, dans la commune, à ce perpétuel examen de conscience, mais on fait mieux : ces communes (…) qui n’avaient jamais été, sur le même sol, qu’une poussière de molécules inertes et désagrégées, cette poussière, voilà qu’on la prend, qu’on la pétrit, qu’on va l’agréger, la cimenter, lui donner la cohésion, la force, la vie, en faire une véritable personne morale, parlant et agissant au nom de toutes les communes françaises ! » Ce discours est du 23 avril 1875.
Gambetta, ce soir, ne doit pas être mécontent dans sa tombe.
Par Estelle Gross – Le Nouvel Observateur (le dimanche 25 septembre 2011)
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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