Exploration de ce qui a changé dans nos têtes : Comment internet modifie notre cerveau

Nouvel Obs Publié le 18-10-11

Il y a ceux qui ne peuvent plus se concentrer sur un livre sans être distraits par Facebook, ceux qui ne mémorisent plus rien puisque Google a réponse à tout. Exploration de ce qui a changé dans nos têtes.
 « Mon vieux cerveau me manque. » Nicholas Carr, 52 ans, essayiste américain, n’a rien d’un réac allergique au web. Les nouvelles technologies, au contraire, c’est sa spécialité. Entre son blog, son Twitter, son Facebook, Carr était même un accro. Pourtant, en 2007, « le serpent du doute s’est inséré dans [son] éden numérique ».  Carr avait l’impression désagréable que « quelqu’un ou quelque chose bricolait (…) son cerveau « . Il n’arrivait plus à se concentrer plus de deux minutes sur une seule chose, peinait de plus en plus à lire de longs textes… Partant de ce constat, il a écrit un livre : « Internet rend-il bête ? » (1). Son essai, publié à l’automne en France, a déjà lancé un débat passionné aux Etats-Unis. « C’est LE sujet du moment, dit Alain Giffard, spécialiste de la lecture numérique (2). Mais on n’est plus dans un antagonisme entre anciens et modernes. Les plus alarmistes viennent d’ailleurs des milieux les plus activistes du Net. Comme si Alain Finkielkraut se liguait avec des hackers ! » Le débat est vieux comme le monde.
Au Ve siècle av. J.-C, c’était la pratique de l’écriture qui était controversée. Socrate s’inquiétait qu’elle nous fasse négliger notre mémoire… Socrate avait tort : la lecture nous a aidés à mieux mémoriser. En revanche, oui, elle a modifié en profondeur le fonctionnement de notre cerveau, comme en témoigne une étude récente, qui a mesuré par IRM les modifications des zones du cerveau « liseur « . Pas étonnant. Le cerveau est un organe éminemment plastique. Bref, il s’adapte. Comme il s’adapte maintenant à la pratique du web. « En ce qui concerne le cortex préfrontal, c’est surtout son rôle dans la mémoire à court terme qui est très sollicité, car je peux surfer sans vraiment prendre de décision, en me laissant guider par les liens hypertexte » , explique Jean-Philippe Lachaux, (3) chercheur dans l’unité dynamique cérébrale et cognition de l’Inserm. Le « surf « , comme les mots croisés, serait ainsi très bénéfique aux seniors, car il permet d’exercer l’agilité de l’esprit.
 En revanche, les zones dédiées au langage et à la mémoire seraient moins sollicitées. Alors sommes-nous en train de devenir des « abrutis numériques », comme le déplore la journaliste allemande Susanne Gaschke, auteur d’un livre dans la mouvance de Carr ? Ou faut-il au contraire saluer l’avènement d’un mutant capable de jongler avec les informations, un esprit multitâche plus créatif et apte à la prise de décision, un de ces nouveaux humains de la génération « Poucette », comme l’appelle le philosophe Michel Serres dans un entretien à Libération. Exploration de ce qu’internet a déjà changé dans notre tête.
 Google rend-il Alzheimer ?
« Le cerveau humain est un ordinateur obsolète qui a besoin d’un processeur plus rapide et d’une mémoire plus tendue. » Larry Page, le fondateur de Google, en est convaincu : le dieu Google et sa mémoire universelle a mis notre cerveau au rancart. Vous ne vous souvenez plus de ce poème de Verlaine ? De cette comptine de CP sur les petits poissons ? De cette chanson des Stones ? La pythie Google a réponse à tout. Déprimant et fascinant à la fois. Au XVIe siècle, Erasme recommandait à ses étudiants de tenir un petit calepin de citations : jusqu’au XIXe siècle, chaque homme bien né avait son « recueil de lieux communs », florilège de phrases et de textes choisis. Une pratique qui semblerait délicieusement surannée aujourd’hui. Pourquoi retenir par coeur quand internet retient tout pour vous ? Quand votre mémoire peut être sous-traitée comme on stocke des données dans un disque dur externe ? « Je ne me prends plus la tête pour retenir quel acteur joue dans quel film, et d’ailleurs je ne prends plus la peine de retenir le nom des films.
Pour ça, il y a Wikipédia… Mon ordinateur, ma tablette, mon iPhone sont devenus ma mémoire externalisée », dit Christophe, 32 ans, geek assumé. « Notre mémoire est limitée, celle de l’ordinateur illimitée. Alors on veut tout stocker dedans, nos photos, nos mails, notre vie…, dit Emile, 31 ans, autre technophile. D’où le succès de tous ces outils qui nous permettent de ne plus avoir à se souvenir. » Aucun auteur de science-fiction n’aurait ainsi imaginé Shazam, l’application sur l’iPhone qui permet de reconnaître une chanson juste en fredonnant un air. « Il faudrait aussi un Shazam des visages ! » plaisante Emile. Mais peut-on impunément décharger notre mémoire pour la confier à des machines ? Contrairement à l’idée communément reçue, « sous-traiter » une partie des informations ne libère pas notre cerveau.
Si la mémoire de travail, bref, la mémoire immédiate peut saturer, notre mémoire longue, là où nous stockons nos souvenirs, est, elle, merveilleusement extensible. « La quantité d’informations qui peuvent être stockées dans la mémoire à long terme est virtuellement sans limite », assure Torkel Klingberg, spécialiste de la mémoire au Karolinska Institutet, en Suède. Bref, notre cerveau ne peut jamais être « plein « . Dans certains cas, exercer sa mémoire peut même « booster » des parties de notre cerveau. Une étude désormais fameuse sur les chauffeurs de taxi londoniens (voir plus bas), qui, pour leur examen, sont obligés de mémoriser les cartes de Londres avec le nom des rues, montrait que leur hippocampe – la zone du cerveau où se forment nos souvenirs et qui gère notre sens de l’orientation – était plus développé que la moyenne.
A suivre :
Surfer nous rend-il hyperactifs ?
Tous hyperactifs, hyperconnectés… et hyper-impatients ?
Internet drogue-t-il notre cerveau ?
Pour cet article, nous aurions aimé raconter une expérience de sevrage. De déconnexion. Nous avons cherché des volontaires. En vain. Tout le monde s’est défilé.
(1) « Internet rend-il bête ? « , par Nicholas Carr, Robert Laffont, 2011.
(2) Pour en finir avec la mécroissance, Alain Giffard et Bernard Stiegler, Flammarion 2009
(3) Le cerveau attentif, Jean-Philippe Lachaux, Odile Jacob, 2011, www.lecerveauattentif.fr
 Doan Bui, Jérôme Hourdeaux et Bérénice Rocfort-Giovanni – Le Nouvel Observateur
Cet article est publié dans l’hebdomadaire daté du 20 octobre 2011

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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