Sarkozy à la télévision : Yves Calvi et Jean-Pierre Pernaut oseront-ils poser une question qui ne figurera pas sur le prompteur de l’émission ?

Nouvel Obs 27 octobre 2011 par Bruno Roger Petit
Sarkozy à la télévision : Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi en service télécommandé
LE PLUS. L’intervention sur TF1 et France 2 de Nicolas Sarkozy ce jeudi soir est-elle une émission 100% télécommandée par l’Élysée ?
Ce jeudi soir, sur TF1 ET sur France 2, un suspense insoutenable régnera : Nicolas Sarkozy répondra-t-il aux questions qu’il a demandées ? Yves Calvi et Jean-Pierre Pernaut oseront-ils poser une question qui ne figurera pas sur le prompteur de l’émission ?
Ce jeudi soir, chacun l’aura compris, Nicolas Sarkozy vient clore télévisuellement la séquence de storytelling ouverte au lendemain de la primaire socialiste.
 Séquence en cinq scènes. Scène 1 : où après la primaire socialiste, le président est le seul à comprendre qu’il faut sauver l’Euro, donc l’Europe. Scène 2 : premier sommet européen, où le président tance l’anglais, soumet l’Italien, manipule l’Allemand. Scène 3 : où il est entretenu le suspense entre deux sommets, le président sera-t-il le sauveur ? Scène 4 : où se joue le second sommet européen, le président sauve l’Euro à 4 heures du matin. Le monde respire. Scène 5 : où l’on célèbre l’apothéose, le président vient expliquer à la télévision comment lui seul sait sauver le monde puisque c’est son métier, vu que lui, il ne vient pas de Tulle.
 Donc, cette émission de télévision ne peut pas, ne doit pas être ratée. Chacun en comprend l’enjeu, y compris l’enjeu d’audience, car il faut rassembler plus de téléspectateurs que les débats de la primaire socialiste. Pour se faire, l’Elysée s’est affranchi de toute contrainte, de tout usage, et de tout souci de respect des apparences de l’indépendance des chaines hôtes, tant France 2 que TF1.
 Le « concept » de l’émission (eh oui ! le président est devenu un animateur comme les autres) est né du cerveau fécond de Jérôme Bellay, directeur du « Journal du dimanche », par ailleurs producteur de télévision et qui n’a jamais caché ne pas être un homme de gauche. Du coup, c’est la société de ce dernier, Maximal production, qui assure la production de l’émission. La réalisation de cette émission sera en outre assurée par Renaud Le Van Kim, qui est l’un des metteurs en scène différents show de l’UMP depuis que Nicolas Sarkozy en est devenu le leader.
 Pour tout dire, c’est une grande innovation : pour la première fois dans l’histoire de la télévision, tant publique que privée, une émission dans laquelle intervient le Président de la république sera produite par une société privée extérieure, hors de tout contrôle réel, réduisant effectivement, comme on peut le lire partout, TF1 et France 2 au rang subalterne de diffuseur du programme présidentiel.
 Régression journalistique ?
 Non seulement la télévision française est en retard d’un siècle sur ce qui se fait dans le genre aux États-Unis ou en Angleterre, mais avec cette « production », elle continue de donner le triste spectacle d’une télévision aux ordres, (digne de la Papouasie ?) en pire. Oui, en pire, car ce montage hallucinant présente toutes les apparences d’une régression. Et l’on serait bien tenté de reprendre un bon mot de Mitterrand sur la télévision, lancé durant la campagne présidentielle de 81 : « Les directeurs de chaines n’ont jamais aussi bien porté leur nom ».
 A cette régression s’ajoute le maintien de la pire des traditions du genre : l’Élysée a choisi, comme toujours, les deux journalistes qui poseront les questions. Ce choix n’est pas non plus le fruit du hasard. Jean-Pierre Pernaut, incarnation du journalisme de proximité, présentateur du JT de 13h de TF1, sera le médiateur entre le président et son cœur de cible électoral, celui qui a assuré la victoire en 2007 : un public âgé, provincial, conservateur et inactif.
 Yves Calvi, le « Pernaut plus de la deux », incarne pour sa part le journalisme du bons sens, et l’on imagine déjà ses questions, nécessairement insolentes, qui permettront au président de donner la mesure de son talent : « Mais enfin M. le Président, peut-on faire confiance à Berlusconi ? » ou bien : « Vous pouvez garantir à la mercière de Périgueux que sa retraite sera préservée ? » et peut être aura-t-on droit au célèbre : « La ménagère quand elle paie son boucher en euros, savez vous qu’elle parle macreuse, la ménagère ? »
Dans ce contexte, on se demande bien pourquoi Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi acceptent de se prêter à ce qui pourrait être une parodie de journalisme. Les mauvaises langues font déjà remarquer que le premier a déjà été le complice objectif de la communication mise en place autour de la grossesse de l’épouse du président et que le second est le produit phare des productions de Jérôme Bellay depuis quinze ans. En outre, les très mauvaises langues soulignent que ni l’un ni l’autre ne sont des journalistes économiques et sociaux, et qu’ils sont donc de ce fait parfaitement qualifiés pour interroger le président de la république dans une émission où il ne sera question que d’économie et de social. Que de mauvaises langues.
 Bien évidemment, on ne demande qu’à voir démentis ces sombres pronostics, et l’on se gardera ici de tout procès d’intention. Du reste, les journalistes auraient tout intérêt à ne pas donner le sentiment qu’ils ne sont que les faire-valoirs du show présidentiel. Pour eux, pour leurs chaines, pour le journalisme. Présenter toutes les apparences d’un journaliste en service télécommandé, est-ce vraiment un bon exemple pour les citoyens ? 
 On serait aussi curieux de connaitre le budget de cette émission, et la façon dont les coûts sont supportés par les uns et les autres, surtout côté France 2, chaine publique financée par l’impôt, donc, par nous tous.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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