Europe – Incendie dans la zone euro, enfumage de « l’accord historique »

Sélection du Nouvel Obs  29-10-2011- Par Olivier Berruyer Actuaire, http://www.les-crises.fr
 C’était un des nombreux « sommets de la dernière chance » et les pays de la zone euro devaient trouver une réponse globale à la crise. Mission ratée selon Olivier Berruyer, auteur de « Stop ! Tirons les leçons de la crise ».
Enfumage, c’est le terme qui vient spontanément pour commenter l’accord européen trouvé dans la nuit de mercredi à jeudi.

 Ceci fait naturellement suite à plusieurs semaines d’intense « bourrage de crâne » que nous avons subies.
La première étape a été le « SO-LI-DA-RI-TÉ avec la Grèce » et le « ne laissons pas tomber le peuple grec ». Bien entendu, le fait que ces propos soient généralement tenus par les mêmes gouvernements qui ont tendance à raboter les systèmes nationaux de solidarité doit alerter notre attention, et aiguiser notre esprit critique…
 La deuxième a été la façon d’imposer à nos esprits l’association « Pas “d’aide à la Grèce” = Fin de l’euro = Fin de l’Europe ».
 La dernière étape se joue devant nos yeux avec le « nous avons sauvé l’euro, l’Europe, le monde… »
 Décryptons
 Dans une opération de crédit, imaginons que A prête 100 à B. Au terme du prêt, 2 hypothèses :
 – soit B rend 100 à A, et dans ce cas là, l’opération a été totalement neutre et n’a enrichi ni appauvri personne (oublions les intérêts) ; les patrimoines sont inchangés ;
– soit B ne rembourse pas, et dans ce cas là, A a perdu 100 et d’une façon ou d’une autre B a gagné 100. Cette fois, le prêt s’analyse simplement comme un don de A à B (don évidemment non volontaire…).  
Ainsi, si B rembourse, tant mieux pour tout le monde, sinon, tant pis pour A – il était de sa responsabilité de s’assurer que B pourrait le rembourser. Il a pris un risque (dans la réalité, il a même perçu un intérêt pour couvrir ce risque…), il est normal qu’il perde parfois. Bref, c’est le risque du crédit, contrepartie de la rémunération – personne n’est obligé de prêter son argent. 
Depuis 1975, en 35 ans, 70 défauts d’État sont survenus dans le monde – 2 par an en moyenne. Si la Grèce faisait défaut, ses créanciers perdraient leur mise, mais cela serait sans conséquence directe sur l’existence de l’euro – au pire cela l’affaiblirait un peu quelques temps. C’est d’ailleurs la vision du prix Nobel d’économie Robert Mundell, surnommé le père de l’euro. Dire le contraire est aussi stupide que dire qu’un défaut de la Californie détruirait le dollar. 
En fait, quand on donne de l’argent aux Grecs, ils s’en servent immédiatement pour le rendre à leurs créanciers, donc aux plus riches possesseurs de patrimoine. On n’aide donc en rien « les Grecs », mais plutôt Liliane Bettencourt & Co. Cela peut se défendre, il faut juste le dire clairement afin que chacun en ait conscience.
 La question de « l’éclatement de l’euro »
 Le deuxième enfumage consiste à faire croire qu’un éclatement de l’euro mettrait en péril l’Europe. Cela serait un échec, mais rappelons quand même que 10 pays sur 27 vivent sans euro et qu’ils ne sombrent pas dans la misère… Contrairement à Willy, « Sauver l’euro » ne doit en rien être un objectif, mais un moyen. Le but est de « Sauver la prospérité », « Sauver l’emploi », « Sauver la paix ». Rien n’empêcherait d’ailleurs de relancer une union monétaire mieux construite.
 Dernier enfumage, l’accord de jeudi.
 Je parlerais surtout du fameux fonds FESF dont on veut porter la « force de frappe » (notez l’apparition ahurissante de ce terme militaire) à 1.000 milliards d’euros. Ce chiffre gigantesque n’est toutefois qu’une petite partie des dettes.
 Rappelons que le FESF est un fonds qui se finance sur les marchés pour prêter aux pays en difficultés, avec la garantie des autres – sachant qu’il y a au fil du temps de plus en plus de bénéficiaires et de moins en moins de garants.
 Les dirigeants ont décidé hier qu’au lieu d’acheter 100 de dette publique avec 100 de fonds, le FESF allait se transformer en espèce « d’assureur », garantissant 20 % du montant des futures émissions. Ainsi, avec les mêmes 100, il garantira à cette hauteur un investisseur prêtant 500 (s’il s’en trouve…) – d’où le passage des 440 milliards d’euros restant au FESF aux soi-disant 1.000 milliards.
 On prend évidement les marchés pour des lobotomisés, puisque évidemment, il n’y a pas un euro en plus de fonds publics en garantie suite à cet accord. C’est d’ailleurs ce qu’a voté le parlement allemand mercredi unanimement : « pas 1 € de plus pour le FESF« , ce que les médias ont traduit par « unanimité au parlement allemand pour soutenir Merkel et le FESF » – on croit rêver… 
Surendettement et solidarité
 Bref, rien n’a été résolu, car le fond du problème n’est pas de rajouter plus de dette à notre dette non remboursable, mais d’organiser une restructuration de celle-ci. Car oui, 40 ans d’incurie budgétaire nous ont mis dans la situation financière de pays du tiers-monde surendettés.
 Nous en sommes même réduits à tendre la main aux pays émergents (Chine, Brésil…) pour qu’ils financent nos trains de vie non soutenables – nous aurons décidément tout vu.
 Le Brésil a d’ailleurs fait savoir qu’il ne voyait pas pourquoi il « aiderait » l’Europe – sans doute un égoïste. À moins que cela ne soit lié au fait que 30 % de sa population vit dans des favelas, et qu’il veut peut-être garder son maigre argent pour sa population plutôt que de nous permettre d’acheter de nouvelles télés plasma…
 Ceci est finalement très éloquent : car attendre des pauvres qu’ils aident les riches, c’est cela la nouvelle « solidarité » promue par le financiarisme. C’est pourtant une source de révoltes et des graines de haine semées dans le monde entier…
 Rendez-vous donc dans 3 mois pour le prochain « sommet de la dernière chance ».
 Olivier Berruyer, actuaire et créateur du blog www.les-crises.fr.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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