France – Crise : l’opinion vient de passer un cap, celui du ras-le-bol.

Nouvel Obs  le 01-11-11

Face à la crise, les Français passent du ras-le-bol à la révolte

Montée de la défiance à l’égard de l’euro et forte tentation de repli, la tentation populiste reste pourtant contenue. Tour d’horizon par notre spécialiste des sondages, Philippe Chriqui.
Manifestation pro européenne à Vichy. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
Les Français sont de plus en plus nombreux à se dire révoltés par la crise et à douter de l’euro. De quoi réveiller de vieux sentiments anti-européens et alimenter les votes  extrêmes, tentation pour l’instant contenue par la réalité d’une crise qui s’impose à eux autant qu’elle les déboussole.
Ravages chez les plus modestes
L’opinion vient de passer un cap, celui du ras-le-bol. La majorité absolue des Français se dit « révoltée » face à la crise économique et sociale actuelle (53%). Ils n’étaient « que » 48% en mai dernier. Socialement, elle fait des ravages chez les plus modestes. Si 46% des cadres et 47% des professions intermédiaires ressentent de la « révolte », elle touche 56% des employés et 69% des ouvriers. Ce sentiment de révolte engendre un pessimisme profond qui fait craindre une crise de très longue durée et la désindustrialisation du pays. Il se traduit par une montée de la défiance à l’égard de l’euro et une forte tentation de repli.
Amplifiant l’opinion du grand public, les « révoltés » considèrent que l’euro est un handicap face à la crise et plus un atout (48%). Ils dénoncent la responsabilité du système financier autant que celle du gouvernement dans la crise. Ils accentuent la tendance au repli sur soi du pays : 62% estiment quela France devrait se protéger davantage face au monde d’aujourd’hui.
Cocktail explosif
La science politique a mis en évidence l’importance de l’axe ouverture/fermeture au monde sur les déterminants du vote. Plus les électeurs se situent sur l’axe « fermeture », plus ils sont attirés par les votes pour les extrêmes. Repli sur soi et rejet de l’euro constituent un cocktail explosif à même de réveiller un clivage maastrichtien dans la campagne présidentielle et favoriser les votes populistes. A titre d’illustration, les sympathisants du Front de Gauche estiment plus que les autres, et avec VGE, que la crise n’est pas si grave. Ceux du FN sont presque unanimes (85%) à souhaiter que la France se referme sur elle même.
Pourtant aujourd’hui, le populisme n’explose pas. Le total des intentions de vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, deux forces politiques différentes mais seules porteuses de l’anti-européisme dans la campagne, plafonne autour de 25% alors qu’un espace plus large s’offre à elles si l’on se réfère au référendum de 2005.
Barrage à la tentation populiste
C’est que malgré les doutes et les craintes, les Français sont convaincus qu’il faut désormais prendre des mesures difficiles. 57% estiment qu’il est urgent de traiter la question du déficit et qu’il faut pour cela prendre des mesures douloureuses. Une opinion partagée à des degrés divers mais majoritairement par les sympathisants du PS, du Modem et de l’UMP. Ce réalisme constitue un premier barrage à la tentation populiste. L’autre digue est constituée par la réappropriation par les « candidats du système » de thèmes développés par les « anti-système ». Ainsi de certaines modalités de protectionnisme aux frontières de l’Europe ou du contrôle des banques, souhaitées par les électeurs de droite comme de gauche.
Dans les mois à venir, l’hypothèse d’une réactivation du front maastrichtien et populiste ne peut être exclue, avec pour conséquence l’ouverture d’un espace politique favorable aux candidats qui en portent les couleurs. L’aggravation de la crise en serait le terreau. Pourtant, la tendance réformiste semble devoir l’emporter, sous l’effet de cette même crise qui impose sa réalité aux Français et les incite à se tourner vers des solutions crédibles plutôt que de céder à des incantations incertaines. Quitte à choisir à contre-cœur les candidats qui préconiseront une approche réaliste et réformiste, à condition qu’ils proposent une dose de protectionnisme et de régulation financière et intègrent l’attente des catégories populaires, au risque de générer de la frustration, quel que soit le vainqueur.
Philippe Chriqui – Analyste politique et spécialiste opinion publique pour le Nouvel Observateur
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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