Europe : le déni du peuple

Charlie Hebdo – 16 novembre 2011- Paul Klein
Les affinités électives entre les bureaucrates européens et leurs homologues chinois conduisent à la catastrophe.
 En mai 1953, le comité central du Parti communiste est-allemand décida d’augmenter de 10% les normes de production dans les usines. Le 16 juin, les ouvriers de Berlin-Est se révoltèrent. Le 17, les chars soviétiques écrasèrent l’insurrection. Le secrétaire de l’Union des écrivains, également membre du Comité central, déclara que « le peuple avait perdu la confiance du gouvernement… » Berthold Brecht lui répondit dans un poème, intitulé La Solution, qui finissait ainsi : « Ne serait-il pas / Plus simple alors pour le gouvernement / De dissoudre le peuple / Et d’en élire un autre ? »
Comment ne pas penser à ce poème quand des pouvoirs tout aussi bureaucratiques que le Parti communiste est-allemand – Commission de Bruxelles, BCE, FMI – imposent aux peuples européens, de la Grèce au Portugal en passant par l’Italie et maintenant la France, des politiques inhumaines, et quand l’idée de demander son avis au peuple apparaît, ainsi que dans l’ancien bloc de l’Est, comme une absurdité ?
On a dit après 1989 que le communisme était une utopie. On découvre aujourd’hui que le néolibéralisme monétariste, c’est-à-dire l’idéologie qui inspire les décisions prises par les bureaucrates européens (monnaie forte et casse sociale), en est également une. On retrouve dans les deux cas le même déni de la réalité, la même légitimation des mesures les plus dures par la justesse infaillible de la fin poursuivie, et la même résolution à faire le bonheur des peuples malgré eux, bonheur que la science bureaucratique croit inéluctable, comme elle croit inéluctable la catastrophe si le peuple décide de prendre un autre chemin.
Prochain arrêt : la révolution
Dans les deux cas, le hic, c’est le peuple. Peuple qui ne veut pas souffrir et se révolte, peuple qui a faim et qui « vole » des légumes avariés chez Ed ou un bon pour un hamburger gratuit dans un magasin Cora en Moselle, peuple qui ne croit plus au travail ni aux études et se fait délinquant, peuple perdu qui se laisse séduire par tous les populismes, peuple qui veut savoir et trouve tout sur le Web, peuple qui déprime, qui boit, qui meurt (le taux de suicide a doublé en Grèce depuis le début de la crise). Le peuple, c’est le déni que la vie oppose aux utopistes, de gauche comme de droite, d’extrême gauche comme d’extrême droite.
C’est ce déni du peuple qui explique les affinités profondes entre les bureaucrates et les gouvernants européens (qui représentent de fait les bureaucrates eux-mêmes et non les peuples) et d’autres bureaucrates qui gouvernent la Chine. Seules ces affinités, seule cette collusion objective dans la façon de voir le monde, expliquent la légèreté avec lequel le complexe bureaucratico-gouvernemental européen est prêt à vendre son indépendance à la Chine (les dénégations de monsieur Sarkozy sont trop peu convaincantes).
Cette légèreté n’est pas seulement déshonorante et dangereuse pour l’Europe, elle l’est aussi pour l’Asie. On semble ignorer en Europe le tournant récent opéré par la diplomatie chinoise : les prétentions de la Chine sur les îles de la mer de Chine méridionale (où il y aurait du pétrole), la montée en puissance de l’Armée de libération nationale et de ses think tanks, qui préconisent une « guerre limitée » avec le Vietnam. Ce tournant est soutenu en particulier par les jeunes des classes riches urbaines, qui se définissent comme « néoconservateurs ».
Ce renoncement et cet aveuglement des gouvernements européens sont peut-être un sombre présage pour l’avenir des démocraties en Europe : les décisions du peuples sont systématiquement ignorées (les « non » français et néerlandais au traité constitutionnel ont été rendus nuls et non avenus par le traité de Lisbonne) ; l’accès à l’information ne va plus de soi (on l’a vu lorsque monsieur Besson a voulu interdire l’accès à WikiLeaks) ; le racisme n’est plus un tabou : le prochain gouvernement italien, tel que l’envisage monsieur Monti (ancien cadre de Goldman Sachs et ancien commissaire européen à la concurrence), va de la Ligue du Nord au Parti démocratique.
Une chose est certaine : les bureaucrates européens conduisent l’Europe à la catastrophe économique, car les mesures prises ne feront qu’aggraver la crise sociale et politique, puisque la détresse populaire conduira forcément à des révolutions.

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