Juste un mot : Suspicion par Didier Pourquery

 Ainsi les assurés sociaux font l’objet de la suspicion de notre président. Ils exagéreraient. Ils se mettraient en arrêt maladie indûment. Méfiez-vous, bonnes gens, vous êtes entourés de fainéants qui creusent petit à petit le trou de la  » Sécu  » avec leurs arrêts de travail de complaisance.
Les mots sont choisis, ce mardi 15 novembre, à Bordeaux ; le président déclare :  » Frauder, que dis-je, voler la Sécurité sociale, c’est trahir la confiance de tous les Français et c’est porter un coup terrible à la belle idée nécessaire de solidarité nationale.  »  » Voler « ,  » trahir « ,  » coup «  d’un côté ;  » confiance « ,  » belle idée « ,  » solidarité «  de l’autre. Les méchants, les bons. Les braves gens et les autres.
Les syndicats ont sèchement réagi à ce discours, et FO en particulier a  » dénoncé fermement la suspicion à objectif politicien que fait peser le gouvernement sur les salariés en situation d’arrêt maladie « . On pourrait aussi faire remarquer que la fraude aux prestations en France est cinq à six fois moins importante que la fraude des versements de charges sociales… Sans compter l’évasion fiscale. Ou les célèbres paradis fiscaux que dénonce régulièrement notre président. Pas de suspicion de fraude, il est vrai, pour ces machines à laver géantes : le système est parfaitement connu, sûr et certain. Et il est moins payant électoralement de s’agiter en vain face à ces institutions parallèles de la finance mondiale que de jeter le doute sur les salariés en arrêt maladie
Revenons plutôt à ce mot de suspicion. Certains hommes politiques aiment rassembler, d’autres préfèrent diviser. On a déjà vu ça. Rappelez-vous en 2010 : sans-papiers, Roms étaient devenus suspects a priori. En période de crise, pour détourner l’attention, il n’est jamais mauvais de verser un soupçon de démagogie nationaliste dans le cocktail politique. Un soupçon de suspicion. Il faut des responsables. Les Grecs sont soupçonnés d’avoir truqué leurs statistiques pour entrer dans l’euro. Vrai, faux, approximatif ? Qu’importe. Nous vivons à l’âge de la suspicion, de la parano généralisée. Suspicion de manipulation alors que nous croulons sous les sources d’informations instantanées ; journalistes soupçonnés de connivence ; médias soupçonnés de couvrir de sombres complots.
Souvenirs : en 1956, Nathalie Sarraute publiait l’espèce de manifeste du Nouveau Roman, intitulé L’Ere du soupçon. Le lecteur, y expliquait-elle en substance, ne fait plus confiance aux personnages de roman, ni aux auteurs d’ailleurs ; les conventions ont explosé.
Même chose aujourd’hui avec le discours politique. Il suscite la méfiance avec ses nouvelles conventions, ses  » séquences « , ses  » éléments de langage « . Du coup, lorsque le président de la République joue sur le soupçon, sème le poison de la méfiance du voisin, jette la suspicion sur les pauvres, c’est lui qu’on soupçonne de jouer sur de grosses ficelles pour tirer vers le haut sa cote de popularité. A soupçon, soupçon et demi.
article paru dans l’édition du 20/21/11/2011 © Le Monde
Eléments de langage :
UMP – a 35 ans, cet ancien partisan de le Pen et de Villiers inspire bien des ministres de l’UMP. A l’origine de nombreux concepts au plus haut sommet de l’Etat
Lire la suite sur Inventerre

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans chronique, Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.