Interview de Marc Roche auteur des livres « Le Capitalisme hors la loi » et « la finance de l’ombre »

Nouvel Observateur – sept 2011 –

Marc Roche, journaliste spécialiste des questions financières et auteur du livre sur « la finance de l’ombre », répond aux questions des internautes. (Donald Hebert retranscrit les réponses de Marc Roche.)

Le New York Stock Exchange, à Wall Street, le 23 septembre 2011. (c) Afp Le New York Stock Exchange, à Wall Street, le 23 septembre 2011. (c) Afp
 

Pourriez-vous donner une définition du shadow banking » ? C’est quoi exactement ?
Le shadow banking, ou la banque de l’ombre est la partie non ou mal réglementée du secteur financier. Ce concept regroupe les hedge funds, les sociétés de capital-investissement (qui prennent des participations dans des entreprises en difficultés), les activités spéculativess, en particulier sur les matières premières des banques d’affaires, les compagnies hors bilan immatriculées dans des paradis fiscaux et ainsi de suite pour une suite sans fin. Cette finance parallèle est légale mais profondément immorale car basée sur les conflits d’intérêts, l’évasion fiscale, les risques systémiques, l’impunité des patrons et l’âpreté au gain. Le shadow banking joue désormais à part égale avec la sphère réglementée.
Quelle est l’importance du shadow banking par rapport à la finance « officielle » ?
Elle est égale, en termes de volumes d’affaires et de valeurs, à la finance officielle, voire supérieure. On ne dispose pas de chiffres précis, car il s’agit d’un problème qui a été longtemps occulté.
Quelle réglementation des pratiques financières serait la plus simple à mettre en oeuvre : une réglementation à un niveau français ou européen ? Ou « intra-européen » entre quelques pays (mais pas tous) de l’UE ?
La solution est évidemment européenne. Le G20 s’est montré totalement impuissant à réglementer la sphère parallèle malgré son engagement à le faire. Trop d’intérêts sont en jeu pour parvenir à un début de solution dans cette enceinte là. Par exemple les Etats-Unis comme la Chine protègent leurs propres paradis fiscaux, respectivement l’Etat du Delaware et Hong-Kong. Au niveau de l’Union européenne se pose le même problème, à savoir que les Britanniques protègent les île anglo-normandes, les Espagnols et les Français Andorre, les Italiens Monaco et les Belges le Luxembourg. Dans ces circonstances, une approche intra-européenne limitée à certains pays désireux d’aller de l’avant s’impose. Le problème, toutefois, est que la puissance du lobby bancaire au sein de l’Union européenne (sans parler de Wall street) est telle que toute réglementation est émasculée dans son application.
 Pourquoi ce n’est pas illégal ?
Parce que les grand pays qui disposent de places financières -Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne ou Chine- ne l’ont pas mis hors-la-loi. Par ailleurs, les banques dites universelles couvrant toute la palette des services financiers (en France BNP Paribas, Société générale et Crédit Agricole) brouilles les pistes en s’adonnant à la fois à la finance régulée (banques des détails, prêts aux entreprise) et non régulée (trading, spéculation sur les matières premières, les devises ou les taux d’intérêts ainsi que la gestion de patrimoine qui favorise l’évasion fiscale). La seule solution est de casser les banques qui sont tout simplement devenues trop grandes.
 Faut-il séparer banques de dépôts et banques d’investissements ?
Cette séparation est une nécessité pour éviter que le contribuable soit à nouveau mis à contribution en cas de faillite. Nous ne pouvons plus revenir, malheureusement, au Glass-Steagall act dans les années 30 qui avait forcé les banques américaines à se scinder en deux. La technologie, la sophistication des produits financiers et la mondialisation rendent une séparation impossible. En revanche, comme en témoigne les propositions de la commission Vickers au Royaume-Uni, la sanctuarisation des activités de détail est une solution. En effet, les activités de détail, qui bénéficient de la garantie de l’Etat, devront être sauvées en cas de faillite, tandis que les activités spéculatives disparaîtront corps et âmes sans que le contribuable ne soit mis à contribution. Malheureusement, l’entrée en vigueur des propositions Vickers ont déjà été reportées à 2015, voire 2019.
Quelles sont les risques que fait courir cette finance opaque au système ?
Cette finance pose des risques systémiques par son absence de réglementation. Elle avance masquée, ni vue ni connue, ce qui permet à ses acteurs d’agir en toute impunité. Lors de la crise des subprimes de 2008, la quasi totalité des produits toxiques à l’origine de l’insu de tant de banques étaient immatriculées dans les paradis fiscaux. Ces produits ne figuraient pas au bilan. C’est le contribuable qui a été forcé de mettre l a main à la poche pour sauver les banques qui s’étaient adonnés au shadow banking. Il en est de même aujourd’hui. Ainsi Goldman Sachs a aidé la Grèce dans le plus grand secret à maquiller ses comptes pour entrer dans l’Europe. autre exemple, le trader de l’UBS, responsable présumé de la perte de 2,3 milliards de dollars, spéculait sur des produits financiers exotiques et dangereux qui eux aussi appartiennent au shadow banking.
…et ces ordinateurs « boursiers » qui exploitent les millisecondes entre la passation d’un ordre et son exécution ?
Ce trading à haute vélocité ne fait qu’aggraver la spéculation, accentue la volatilité des cours et constitue un danger systémique. Il faut tout simplement l’interdire mais la volonté politique manque puisque toutes les banques et bon nombre d’intermédiaires voire de particuliers si adonnent.
Bonsoir, Tout le monde parle de croissance, mais est-elle nécessaire cette croissance, alors qu’impertinemment on sait que l’argent est accaparé par les riches!
Je suis un libéral qui estime que seul le capitalisme est capable de créer de la croissance et de l’emploi. Jusqu’à présent on n’a rien trouvé de mieux. Il faut toutefois réglementer un système financier devenu incontrôlable et revoir la fiscalité qui actuellement favorise les riches. C’est la feuille de route à suivre. Je ne crois pas du tout, bien sûr, à la théorie de la conspiration. Je suis un libéral choqué par le fait qu’aucun banquier, même dans les cas de fraude avérée, n’a été inquiété, jugé ou condamné. En revanche, dans le pays où je vis, le Royaume-Uni, un adolescent qui a volé une bouteille d’eau lors des émeutes a été condamnée à six mois de prison ferme en procédure expéditive.
 Qu’est ce qui est « hors la loi » ? Les nouvelles pratiques financières sont elles illégales et punissables par la loi ou juste dans l’ombre, pas réglementées ?
Il y a trois sphères. L’une réglementée parfaitement légale (banque de détail, marchés des actions, des devises, gestion de l’épargne). La deuxième sphère est légale mais immorale, c’est le shadow banking. Il y a ensuite un 3e cercle auquel je ne me suis pas beaucoup intéressé qui est la capitalisme mafieu (drogue, argent du terrorisme). Le problème est que les deux premiers, les plus importants, sont imbriqués et qu’il est difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.Quand au capitalisme mafieu, il agit parfois sur le shadow banking, comme le montre certains investissements d’oligarques russes dans les paradis fiscaux.
 Les futures normes qui vont entrer en vigueur à l’échelle européenne vont elle réduire le shadow banking ?
Je suppose qu’il s’agit de Bâle III, c’est à dire le renforcement des fonds propres des banques, qui n’a rien à voir directement avec le shadow banking. Indirectement, en revanche, les activités spéculatives pourraient en souffrir dans la mesure où elles ne disposeront plus d’autant de capitaux. Mais Bâle III ne rentrera en vigueur qu’en 2019. Entre temps il peut se passer bien des choses.
 A quoi sert le shadow banking? Comment expliquer qu’il se soit développé ?
Le shadow banking n’a aucune utilité sociale, à l’inverse de la banque de détail. Il s’est développé parce que les banques ont voulu augmenter leurs profits, ce qui était impossible avec la banque de détail qui génère moins de revenus et où la concurrence est âpre. Aujourd’hui, le gros du revenu des banques universelles provient des activités spéculatives.C’est pourquoi les banques américaines comme européennes ont tout fait (et elles y sont parvenues) pour émasculer toutes les réglementations dignes de ce nom des activités spéculatives.
 Y a-t-il des pays où il y a plus de shadow banking ?
 @dori La réponse est simple : dans les pays où le secteur financier est important, le shadow banking prospère. Il est donc plus actif aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Suisse et en Asie qu’en Allemagne ou en France. Ceci dit, les banques françaises s’y adonnent toutes pour accroître leur profit et créer de la valeur à l’actionnaire. Elles restent très présentes dans les paradis fiscaux. Si BNP Paribas s’est retiré des paradis fiscaux les plus sulfureux que sont Panama et les îles Caïman, elle reste dans une kyrielle d’autres zones off-shore. Comme le démontre l’affaire Kerviel et la dilapidation des fonds libyens, la Société Générale reste un véritable casino. Quand au Crédit Agricole, qui possède également sa banque d’affaires, il fait comme les deux autres.
Comment peut-on envisager la moindre réforme, aussi nécessaire soit-elle, si aucune sanction n’y est associée ? et comment appliquer réellement ces sanctions
Restons optimistes. Des efforts de réglementation sont en cours. La volonté d’axe franco-allemand comme des candidats à la primaire socialiste de dompter la finance folle sont des signes d’espoir. Il faut en fait un réveil citoyen pour compenser l’extrême faiblesse des contre-pouvoirs que sont les ONG, les églises, les syndicats, le mouvement associatif. Faute de quoi, le sentiment d’impunité qu’ont actuellement les banquiers vont les pousser une nouvelle fois à commettre des bêtises au frais du contribuable. Sauf qu’aujourd’hui, à l’inverse de 2008, il n’y a plus d’argent dans les caisses de l’Etat. Il y a donc urgence à réguler le shadow banking.
 Affaire à suivre ….

Le Capitalisme hors la loi
parution : septembre 2011 – Format : 225 mm x 145 mm – 272 pages
EAN13 : 9782226230553 – Prix : 19.00 €
Pourquoi Nicolas Sarkozy et Angela Merkel considèrent-ils le « capitalisme de l’ombre » comme la plus grave menace à laquelle nous sommes confrontés ?
Comment BP s’est-il organisé pour se protéger des catastrophes pétrolières ? Comment le lobby des grandes banques arrive-t-il à ses fins ? Les agences de notation vont-elles tuer l’euro en mettant de l’huile sur le feu ?
Un capitalisme opaque et spéculatif s’oppose désormais au capitalisme réglementé. Ce système retient en otage Etats et consommateurs, sans parler des salariés et des petits actionnaires.
Mais ce capitalisme-là s’est émancipé : entre contournement massif des règles par le « hors-bilan » et paradis fiscaux, les interdits ont explosé. Est-on impuissant face à ce pouvoir occulte que la classe politique n’ose pas affronter?
Une extraordinaire enquête, de Paris à Hong-Kong, de Genève à Washington, aux conclusions inquiétantes. Car si le système reste globalement assez efficace, il multiplie néanmoins les risques. Pour tout le monde.

Auteur d’un livre très remarqué sur l’empire Goldman Sachs (La Banque), Marc Roche, correspondant du Monde à Londres, nous révèle avec effarement les dérives d’un système qui a échappé à tout contrôle.

A propos werdna01

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