La Joly femme

De Charlie Hebdo – 24 novembre – Philippe Lançon
 
Les femmes et la politique – cette bonne vieille parole politique- est-ce ça fait désormais bon ménage ? Qui a encore peur de Virginia Woolf ? Qui a peur d’Eva Joly ? Le 5 décembre, elle aura 68 ans. On ne donne pas l’âge des dames, sauf si elles font de la politique. Quant elles en font, tout est permis. Surtout si elles sont écologistes. De gauche, justicières, dominantes dans leur parti, opposées aux grands singes industriels : depuis Voynet, le marigot adore en faire des viragos. Tout ce qu’une femme gagne en pouvoir, – conquis, non domestiqué, incontrôlable -, on suggère qu’elle le perd en réalisme et en féminité. Sortie de la grotte, la belle devient dragon, sorcière ou ridicule. 
L’exemple type de l’autre femme, celle « qui en a » du moment qu’elles poussent à l’ombre du mâle, est l’égérie chiraquienne : la puissance qu’elle acquiert, n’est là que pour conforter, et même justifier, celle du chef. Une dose de virilité lui est magiquement accordée par les mots, les gestes, le fluide corporel et symbolique du grand Jacques. Du moment qu’elle se soumet aux lois de sa tribu, et à cette condition seulement, elle peut jouer à l’homme. Dès lors qu’elle se rebelle, elle est traitée comme la dernière des putains : l’infrastructure masculine se retourne contre elle et l’écrase, tel un échafaudage l’ouvrier. Un problème politique de Sarkozy est qu’il est trop adolescent, trop capricieux pour entrer dans cet antique rôle totémique. La femme de droite à l’ancienne le méprise. Elle a besoin d’un homme, un vrai. Elle veut avoir des couilles parce qu’il en a. Elle ne veut pas qu’il ait d’utérus puisqu’elle en a. Elle ne vit son féminisme que dans l’identité martiale du sexe et de genre.
 La vérité est une truffe
 Sur France Culture*, dans des entretiens ou elle évoquait sa vie, Gisèle Halimi affirme qu’il existe un féminisme de gauche et un féminisme de droite. Ce qui les différencie, dit-elle, c’est l’économie. La femme de gauche remet en cause les puissances établies, l’ordre viril des conglomérats. Se souvenant de ses combats, elle ajoute : «Faire de la politique, c’était être féministe. » Eva Joly en est la démonstration. Elle a fait tous les boulots, comme une héroïne populaire de roman victorien, et elle est née en Norvège. Alignons les clichés qu’on aime, ils font peur et ils font rêver : c’est le pays des Vikings, d’Edvard Munch, d’Ibsen, de Knut Hamsun, l’auteur de La Faim. Des conquérants, des créateurs de génie, ce n’est pas rien. Une femme politique, ce n’est pas mal non plus. 
Celle-là attire la limaille des mufles, des xénophobes, des lobbyistes, des as biseautés du compromis : de tout ce que Gisèle Halimi nomme « la politique mâle ». L’une de ses vertus est, dit-on, un vice en politique : elle ne semble pas vouloir mesurer l’effet de ses paroles. Elle met leur vérité, ou ce qu’elle croit telle, avant leur efficacité. Pour elle, ancien juge d’instruction, il y a une vérité en soi, concrète, palpable, à déterrer comme une truffe, à révéler comme la Beauté : Moi, je ne négocie pas avec le Parti socialiste, dit-elle le 15 novembre sur France Inter. Moi, je m’adresse aux français pour les convaincre, eux. Et ça donne tout son sens à ma candidature. » Ce « moi » n’est pas de majesté. C’est le moi certain, modeste, d’un individu protestant qui a la loi morale en lui.
La députée européenne, ici en compagnie de Stéphane Hessel l’auteur de « Indignez-vous »
 Quand le ciel paraît bleu, l’art politique est de dire qu’il est vert, si ceux avec qui l’on veut s’allier prétendent qu’il est rouge. Eva Joly dit : le ciel est bleu. Elle le dit avec l’accent norvégien : « Le ciel est pleu. » Et tout le monde rit sur le thème : qu’elle prenne sa retraite et retourne aux fourneaux. Le même sens farouche de la vertu lui fait dire que Gérard Longuet, quoique relaxé est coupable des faits qu’on lui reprocha ou que Roland Dumas « est un délinquant ». On a beaucoup dit, depuis des siècles, que les femmes étaient soumises au qu’en-dira-t-on. Certaines, quoiqu’il en coûte à leur image et au destin de leurs idées, on décidé de ne plus l’être. Ce n’est pas très politique, mais c’est une forme de liberté. 
*« A voix nue », du 7 au 11 novembre.

A propos werdna01

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