Juste un mot : Vérités … : c’est si beau la vérité par Didier Pourquery

Le Monde du 05/12/2011
Dans le discours de Toulon, notre président s’est livré à son exercice favori : « Dire la vérité aux Français. » Car, nous le savons, le Français a « droit à la vérité ». C’est même à cela qu’on le reconnaît, le Français. Les autres n’ont pas le droit à la vérité, les pauvres : leurs hommes politiques les bercent d’illusions, les roulent dans la farine. Pas nous. Nous sommes peut-être dans la panade à cause de promesses non tenues, de poussière sous le tapis, de budgets en trompe-l’oeil, de rigueurs à géométrie variable, mais il y a quelque chose qu’on ne peut pas nous enlever, c’est notre « droit à la vérité ». L’année qui s’annonce va être sensationnelle dans ce domaine : tous les candidats vont vouloir nous la servir, la vérité, en vertu de ce fameux droit.
Ecoutez les militants de n’importe quel parti : ils l’ont, la vérité, ils la connaissent, ils la voient tous les jours, ils peuvent vous en parler. Alors pensez, un président ! Du coup, notre président à Toulon nous a « tenu un discours de vérité ». En le soulignant bien. Cette fois-ci, chers Français, a-t-il dit en substance, fini de rire, la crise est bien là ; je vais vous dire la vérité ; elle va faire mal, accrochez-vous ; la vérité, c’est (aïe)… la retraite à 60 ans et les 35 heures qui ont détruit la France ! Pour s’en sortir il va falloir travailler plus, et plus longtemps.
Mais président, ont dit les Français, c’est ce que vous nous avez dit en 2007. Oui, mais cette fois-ci, c’est la vérité. Ah bon, se sont dits les Français, fiers de leur droit. Et puis, ils ont zappé pour regarder « Plus belle la vie ».
Les observateurs annonçaient, pour Toulon, un « difficile exercice de vérité ». Notre président s’est donc fait aider d’experts en vérité. On les appelle les « plumes » du président. Henri Guaino, par exemple, tient une petite fabrique de vérités au service de son patron. Il est grave, Henri Guaino. Ce n’est pas un rhéteur badin. On voit bien que pour lui, c’est important la vérité. Il écrit pour l’Histoire. Patrick Buisson aussi est un expert en vérité pour notre président, mais lui, son registre c’est la vérité qui blesse, celle qui dérange. Pure et dure.
Dans un autre genre, les communicants se disent, eux aussi, experts en vérité. Mais ils ne font pas la vérité en gros ; ils la font au détail. Dans l’affaire DSK, on les a vus à l’oeuvre. Ils ont débité la vérité en tout petits morceaux.
Soyons précis : leur travail ne concerne pas la vérité toute nue sortant du puits – ou de la douche. Juste les éléments de langage de cette dame-là. Ils nous ont, depuis le 14 mai, présenté un défilé de vérités. Et plus l’affaire s’enlisait, plus elles changeaient de look.
Jusqu’à l’apothéose de ces derniers jours. La vérité s’est retrouvée dans une prestigieuse revue américaine (avez-vous noté le nombre de médias « prestigieux » – donc indiscutables pour nous autres – qui existent là-bas ?) sous forme de l’enquête en kit d’un expert en complots. Puis, dans le drôle de livre d’un hagiographe qui en fait trop. Dans son ouvrage, on croise plein de vérités toutes nues. Mais qui n’ont pas de prix. C’est si beau, la vérité…
 Didier Pourquery

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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