Les mensonges volent (trop) bas

Altermonde sans frontières – 6 décembre 2011 – Jean-Claude Guillebaud

Elle est paradoxale, mais c’est une bonne nouvelle. Nous avons pu vérifier qu’en 2011 les mensonges « hénaurmes » ne passaient plus. Avec les nouveaux outils de communication, quelques heures suffisent à les désintégrer. Songeons à la charge insensée lancée contre les socialistes au sujet du nucléaire. En moins d’une demi-journée, ce réquisitoire et les approximations qui l’accompagnaient ont fait éclater de rire la communauté médiatique et celle (nombreuse) des internautes.
Le discours présidentiel, préparé par l’équipe de campagne rassemblée autour de Brice Hortefeux, et revu par Henri Guaino, sembla subitement d’un autre temps. On avait l’impression de revoir un film en noir et blanc. Les écologistes y étaient traités en hippies enfantins, auxquels les socialistes auraient le tort d’accorder du crédit. Le locataire de l’Élysée reprit même, sans prudence, de vieux slogans d’avant la télévision : ces gens-là, a-t-il demandé, veulent contraindre les Français à s’éclairer à la bougie ? Seul Jean-Pierre Chevènement s’exprime encore comme ça.
L’excès flirtant avec l’insignifiance, ces harangues reprises en chœur par les fidèles et quelques éditorialistes dévots en devenaient parodiques. Les communicants de l’Élysée se seront finalement montrés aussi maladroits que ceux de Dominique Strauss-Kahn, quand ils lui scénarisèrent sa piteuse prestation télévisée du 18 septembre. Quant aux chiffres « accablants » qui furent avancés – et diffusés par l’UMP sur des tracts – ils laissent sans voix. C’est le patron d’EDF, Henri Proglio, qui pulvérisa tous les records en assurant que l’abandon partiel du nucléaire coûterait à la France 1 million d’emplois (sic !). Anne Lauvergeon elle-même (qui ne l’aime guère) se demanda à bon droit si Proglio n’avait pas « fumé la moquette ».
Sur le nucléaire, presque tout fut du même tonneau. Les mousquetaires du (futur) candidat, c’est clair, n’ont pas compris que le monde avait changé en matière d’information et de propagande. Aujourd’hui, deux clics de souris permettent à chacun de vérifier un chiffre ou un argument et de déconstruire les plus grosses tromperies. (Y compris, soyons juste, celles qui viennent – parfois – des écologistes). Je pense à cette référence rocambolesque au prix « avantageux » de l’électricité nucléaire, un prix qui « doublerait » avec l’abandon progressif de l’atome. Chacun sait que ce « prix » brandi par les pronucléaires est fictif : il n’intègre ni le coût du démantèlement ni celui de la gestion des déchets.
Pareille outrance ne tombe pas du ciel. Depuis le choix gaulliste de la dissuasion, le fonctionnement de l’État s’est organisé autour du nucléaire militaire, puis par extension du nucléaire civil. Notre « lobby » national – la vingtaine de personnes qui gèrent discrètement cette question – n’a pas d’équivalent ailleurs, et surtout pas en Allemagne. Chez nous le nucléaire est identifié aux intérêts vitaux de la République. Du « touche pas à ma bombe », on est passé au « touche pas à ma centrale ». Avec la même bonne conscience et le même refus de la tranparence.
Or, depuis Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), soit trois accidents majeurs en trente-deux ans, la donne a changé. Nul ne peut plus parler de « probabilité infinitésimale ». Moins encore quand sont révélées, comme au Japon, les tricheries criminelles des opérateurs privés avec la sécurité. En vérité, au Japon comme en Europe, le lobby nucléaire perd peu à peu la main. Un débat national devient imaginable. Sacrée nouvelle !
Le Nouvel Observateur N° 2456 du 1er Décembre 2011

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