Arrêts maladie : « Les gens vont travailler malades » affirme la Fédération des Médecins de France

France Info mardi 13 décembre – Jean Leymarie
Selon un sondage Obea/Infraforces à paraitre dans Santé Magazine, 60% des Français ont déjà refusé de prendre un arrêt de travail. Un constat qui n’étonne pas Jean-Paul Hamon, médecin généraliste à Clamart et président de la Fédération des Médecins de France.
Jean Leymarie : Vous êtes médecin généraliste près de Paris, à Clamart, vous présidez aussi la fédération des médecins de France, si on en croit les résultats de ce sondage, 6 personnes sur 10 ont déjà refusé de prendre un arrêt de travail. Est-ce que ça vous étonne ?
Jean-Paul Hamon : Non, ça ne nous étonne pas parce que les conditions ont bien changé. Il y a la montée du chômage, la pression des employeurs qui ont instauré des primes de présence, la pression sur les cadres qui ont des objectifs à atteindre. Et puis il y a aussi les contrôles de la sécurité sociale qui existent, mais aussi les contrôles des employeurs qui paient des médecins qui vont contrôler à domicile la véracité des arrêts de travail. Et ils ont la possibilité de suspendre ou de supprimer les indemnités journalières. Donc, nous sommes surpris de cette campagne qui se déroule actuellement à propos des arrêts de travail parce que tous les moyens de contrôle sont connus. On sait exactement qui sont les gros prescripteurs d’arrêtes de travail et on sait exactement aussi qui s’arrête souvent. Alors on se demande pourquoi on met un peu la pression sur les salariés en parlant des arrêts de travail ou en cherchant à récupérer de l’argent pour financer le trou de la sécurité sociale..
J.L. : Mais elle existe parfois cette fraude aux arrêtes de maladie ?
J-P. H. : Bien sûr elle existe, mais elle est parfaitement connue, je suis un peu surpris. Vous savez, la commission informatique et liberté ne s’inquiète pas de savoir, et c’est normal, de connaître les médecins gros prescripteurs et ils sont moins d’un demi pour cent. Et on est aussi en mesure de connaître qui sont les patients qui s’arrêtent le plus souvent. D’ailleurs quand on voit les statistiques qui ont été données par la Cour des comptes en 2008, mais cela n’a pas dû changer beaucoup depuis, ceux qui s’arrêtent le plus en France, ce sont les employés de la Sécurité Sociale avec 32 jours. Derrière nous avons les administratifs de l’APHP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris) avec 25 jours, les salariés des collectivités territoriales, c’est-à-dire les mairies, les Conseils généraux, Conseils régionaux, et puis derrière quasiment au coude à coude, les salariés avec 10 jours, les fonctionnaires avec 12 jours. Donc vous voyez que les fonctionnaires n’abusent pas et les salariés non plus.
J.L. : Que vous disent vos patients quand ils viennent consulter et qu’il est question d’arrêter le travail ?
J-P. H. : Cela dépend des cas. Je pense notamment à une mère de 2 enfants dont elle est sans nouvelle du mari depuis 6 mois, qui survit grâce à la CMU et qui trouve un emploi il y a trois mois,  qui a un maximum de pression sur elle. Quand elle me raconte les malaises qu’elle a eu, je lui propose de faire quelques examens et de l’arrêter 3 jours jusqu’à la fin de la semaine, le temps qu’elle se repose un peu. Et elle me dit « non, docteur, il n’en est pas question !  Je dois nourrir mes enfants, je ne peux pas me permettre de ne pas toucher mon salaire à la fin de la semaine.» C’est ça la réalité. Et puis il y a une autre personne qui vient me voir en consultation, me parle de ses insomnies, de ses difficultés dans sa famille. En l’interrogeant, on voit qu’il travaille dans un Open/space, sous le regard de 200 personnes, sous le regard de deux supérieurs hiérarchiques qui sont l’un à 1 mètre de lui, l’autre à 3 mètres. Il n’a aucun moment de repos dans sa journée. S’il va faire des photocopies, on voit bien qu’on surveille ce qu’il va photocopier… Et tout d’un coup, je me rends compte que cet homme est vraiment en épuisement professionnel et je lui dis « je vous arrête. » Mais je suis obligé de négocier pour pouvoir l’arrêter. Je l’arrête 5 jours et je lui demande de revenir me voir. Il revient et me dit qu’il dort un petit peu mieux. Et quand je le prolonge, enfin il réalise sa situation, le harcèlement qu’il peut vivre dans ses conditions de travail et ce type là, je ne sais pas ce vous en pensez, mais peut être que je lui ai évité de se jeter sous le métro… Vous voyez comment c’est important la gestion de l’arrêt de travail.  
J.L. : Est-ce que les choses ont changé depuis 10 ou 20 ans ?
J-P. H. : Les choses ont infiniment changé avec la montée du chômage, la précarité de l’emploi. Incontestablement, les salariés subissent une pression.
J.L. : On vous demande moins d’arrêts de travail ?
J-P. H. : Ca m’est arrivé il y a 20 ans que l’on me dise « il faut m’arrêter la semaine » Là on me dit plutôt « Je ne peux pas travailler aujourd’hui mais demain il faut que j’y aille.» Maintenant les gens vont travailler malades… Et suite aux contrôles qui peuvent être effectués, les possibilités de sanction ne sont pas minces. On supprime les indemnités journalières et pour éventuellement les récupérer, le patient doit renter dans des procédures qui sont particulièrement pénibles pour lui.
J.L. : Est- ce qu’il y a des sanctions pour les médecins qui abusent ?
J-P. H. : Ces sanctions existent et elles sont énormes : entre 3 et 6 mois d’interdiction d’exercice et 6000 euros d’amende. Et là, il y a quand même quelque chose à dire : le médecin qui est contrôlé pour ses arrêts de travail est jugé par une commission qui est à peu près démocratique, composée de deux médecins conseil, deux représentants de salariés et deux médecins libéraux. Eh bien, cette commission qui peut gracier le médecin n’a aucun pouvoir. Tous les pouvoirs sont entre les mains du directeur de la Caisse qui peut sanctionner le médecin même si la commission le gracie. Imaginez un tribunal en France où le Président pourrait mettre au trou un prévenu qui a été gracié par le jury. On protesterait en disant qu’on assassine la démocratie !
 J.L. : Et, franchement, vous en connaissez beaucoup des commissions qui sanctionnent ces médecins qui abusent ?
J-P. H. : Ah mais oui, tout à fait. Je connais un médecin qui, notamment pour la kinésithérapie a été condamné et surveillé pendant 6 mois. Toutes ses prescriptions en kinésithérapie ont été contrôlées pendant 6 mois ! Et le résultat de cette méthode de gestion par le stress a fait que l’ensemble des médecins de sa région ont levé les prescriptions sur la kiné.
J.L. : Qu’est-ce qu’il faudrait améliorer sur la prescription des arrêtes de maladie ?
 J-P. H. : Donner davantage de travail aux gens… ?
J.L. : Oui mais cela ne dépend pas de vous
 
 J-P. H. : Non, cela ne dépend pas de moi, mais ce serait quand même une très bonne chose
 

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