Bons baisers des grèves : quand le prolétariat met à genoux le patronat

VIA LE MONDE LIBERTAIRE

« Il vaut mieux être piquet de grève que par un scorpion. »

Pierre Dac
Il est depuis longtemps coutumier, chez nombre de nos « intellectuels » contemporains, d’affirmer, avec l’outrecuidance de celui qui croit apporter du neuf, que la lutte des classes est dépassée, que la grève et autres mobilisations syndicales ne sont plus que de vieilles pratiques de lutte anachroniques, bonnes à ranger avec les souvenirs d’un autre temps. Il arrive aussi, dans nos milieux révolutionnaires, d’entendre parfois quelques militants prétendre que l’arrêt de travail, c’est sympa, mais que l’avenir de la transformation sociale est ailleurs. Où ? Ces gens-là en ont sans doute une idée, reste que, pour le moment, on ne voit pas grand-chose, en termes d’efficacité s’entend. En revanche, du côté des grèves et des mobilisations syndicales, si ce n’est pas encore le raz de marée rouge et noir tant espéré, quelques récentes victoires témoignent que ces pratiques ne sont pas si obsolètes.

Unilever boit la tasse
Première victoire : celle des travailleurs de Fralib 1 qui, après une année de lutte « très difficile moralement et physiquement 2 », ont finalement obtenu gain de cause. Bref rappel des faits : il y a un peu plus d’un an, le 28 septembre 2010, la multinationale Unilever décide de fermer l’usine Fralib de Gémenos (près de Marseille), sous le prétexte d’importants soucis économiques ; prétexte évidemment fallacieux, le groupe ayant réalisé plus de 44 milliards de bénéfices en 2010 et connu une croissance de 11 % depuis 2009. En réalité, outre les habituelles raisons liées au « toujours plus de profit », cette décision semble davantage intervenir pour sanctionner des salariés qui, en mars et avril 2010, s’étaient mis en grève reconductible pour obtenir des augmentations de salaire.
Menacés de chômage pour la plupart, ou de reclassements honteux pour certains (dix-sept postes étaient à pourvoir en Pologne pour 420 euros par mois !), les travailleurs se sont donc mobilisés, avec le soutien de l’UL CGT 13 et de l’UL CGT d’Aubagne, pour éviter le pire et dénoncer les méthodes de voyous de la multinationale néerlando-britannique. Après des grèves, des appels au boycott, des occupations, des manifestations, la lutte a fini par payer. Le 17 novembre dernier, la cour d’appel d’Aix-en-Provence juge « non valable » le plan de sauvegarde de l’emploi (plan social) d’Unilever. Estimant « qu’un tel plan de sauvegarde de l’emploi ne peut être considéré comme suffisant, sérieux et pertinent » et « qu’il est bien évident qu’aucun salarié du site de Gémenos ne peut accepter de telles conditions et que présenter de tels postes revient à ne rien proposer 3 », la justice aixoise annule les 182 licenciements prévus. La nouvelle a été accueillie avec des larmes et des cris de joie par les salariés qui voient ainsi « récompensés » des mois de lutte intense et téméraire. Mais le combat n’est pas fini, et nul ne doute que la multinationale propriétaire de l’usine ne tardera pas à proposer un nouveau plan de sauvegarde de l’emploi qui, cette fois, ne fera peut-être pas l’objet d’une annulation judiciaire. Désormais, les salariés vont tout faire pour qu’aboutisse leur proposition de reprendre l’usine en société coopérative, autour de la marque Éléphant. Comme le dit si bien Olivier Leberquier, délégué CGT chez Fralib : « On vient de remporter la demi-finale, on est en finale, il faut se mobiliser pour la jouer et la remporter, car seule la victoire est belle 4. »

Ça booste sous le capot de Renault
Deuxième victoire : celle des agents de sécurité incendie de Samsic, sous-traitant de Renault à Lardy, en Essonne. En grève depuis le lundi 14 novembre, ils ont obtenu, ce jeudi 17 novembre, une prime de site à hauteur de 50 euros par mois, intégrée au salaire. Une petite victoire, certes, mais aussi une petite revanche contre le licenciement de Soumarou Souleyman, syndicaliste cégétiste chez Samsic, en octobre dernier. Par ailleurs, les salariés de TFN Propreté (sous-traitant nettoyage de Renault) sont eux aussi en grève, réclamant principalement des augmentations de salaires et d’effectifs. Leur combat n’a pas encore abouti, mais la victoire des Samsic leur a sans doute mis du baume au cœur. Et ce d’autant que la tension ne cesse de monter chez les sous-traitants du constructeur automobile, comme l’explique Bernard Bachetta, secrétaire CGT de Renault Lardy : « Dans le cadre de son plan d’économies, Renault impose aux sous-traitants une baisse des coûts de 5  % par an. À force de tirer sur la corde, le ras-le-bol des salariés finit par éclater 5. »

Petits acquis arrachés à Saipol
Petite victoire aussi pour les 140 salariés de Saipol Grand-Couronne (Rouen) qui, le 9 novembre dernier, après un mois de grève – initié par les syndicats CGT et SUD – et d’actions médiatiques (blocage de routes), ont obtenu le versement d’une prime de 500 euros et la création d’un poste d’opérateur pour effectuer les remplacements. Leurs collègues de Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique) qui les avaient rapidement rejoint dans la lutte, ont, quant à eux, obtenu une prime de 150 euros et la titularisation de trois travailleurs, alors en contrat temporaire.

Ce n’est pas la Sociale, mais…
« Mettre à genoux le patronat » est une expression certes un peu excessive, mais ces quelques victoires témoignent que les « gens » ne sont pas aussi amorphes, passifs et infantilisés que le disent certains. Elles montrent aussi que le travail des syndicats ne se limite pas à des journées de manifestations nationales « traîne-savates » et qu’il serait judicieux – et plus honnête – de s’intéresser aux luttes et à l’activisme qui se construisent à la base des grandes centrales, avant de les condamner d’emblée en les plaçant du côté de la cogestion et de l’accompagnement capitaliste, certes incarné par leurs directions confédérales.
Bref, en tout cas, une chose est sûre : grèves et mobilisations syndicales payent encore et, n’en déplaise à notre président, si elles ne sont pas toujours très visibles, elles n’en sont pas moins parfois victorieuses. Il ne tient qu’à nous de faire de quelques triomphes une généralité.

1. Usine qui fabrique les thés Lipton, actuellement dans les mains du groupe Unilever.
2. Témoignage de Jean-Michel Masselot donné à L’Humanité, édition papier du 18 novembre 2011.
3. Cité par L’Express, édition en ligne du 17 novembre 2011.
4. Cité par L’Humanité, édition en ligne du 21 novembre 2011.
5. Cité par L’Humanité, édition en ligne du 15 novembre 2011.

A propos Frédéric Baylot

MÉDITACTION, BANDE DESTINÉE & POLÉTHIQUE « Fer senzill i lleuger, per més serenitat i alegria. » http://frederic.baylot.org/
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