Justice – Le jugement de Jacques Chirac – Cette condamnation signe-t-elle la fin d’un pouvoir féodal ?

La leçon de gaullisme des juges de Chirac

La France est un pays d’historiens à la mémoire courte. Quand elle va mal, quand les épreuves s’accumulent, quand le déclin menace, elle se raccroche volontiers à ses mythes, à ses grands hommes et à ses grands mots. Cela lui évite de retracer et d’assumer l’histoire de ses propres responsabilités.
Or, ces temps-ci, la France va mal. Elle n’est pas seule dans le pétrin, certes, mais la consolation est maigre. Il y a peu, l’on nous annonçait une croissance modeste mais encourageante, la décrue du chômage, une dette sous contrôle et une crise européenne en voie de règlement. L’on se rengorgeait, à l’Elysée, du triple A accordé au pays par les agences de notation et l’on se faisait fort de le défendre contre vents et marées.
C’est l’inverse qui se produit : l’Insee prévoit six mois de croissance négative, donc de récession, le chômage menace plus que jamais depuis dix ou douze ans, l’Europe est impuissante à sortir des sables mouvants où elle s’englue. Quant au sacro-saint triple A, le président de la République lui-même en banalise désormais la perte attendue :  » Ce serait une difficulté de plus, mais pas insurmontable. « 
L’heure est donc venue d’invoquer les héros tutélaires. Le dernier en date, même s’il commence à dater, fut de Gaulle.  » Tout le monde a été, est ou sera gaulliste « , lâcha le général, un jour de 1952. La formule est bien dans le style hagiographique de son auteur. Mais elle se vérifie, aujourd’hui encore. Prenez les candidats à l’élection présidentielle. Il en est peu qui résistent à la référence gaullienne. Au moins dans la posture, parfois dans l’imposture.
Le plus récemment déclaré, Dominique de Villepin, n’a pas eu besoin de forcer sa nature pour s’inscrire d’autorité dans cette rhétorique de l’homme providentiel, au-dessus des partis, faisant don de sa personne pour redresser  » la France qui souffre « . Au nom, comme il se doit, d’une  » certaine idée de la France « .
De même François Bayrou, qui ne prêche plus totalement dans le désert, si l’on en croit les derniers sondages. C’est avec les accents du général qu’il a décrété l’ » état d’urgence «  face à  » la guerre qui menace notre pays, à court terme, dans sa survie, dans sa dignité, dans sa cohésion « . Dans la même veine, il récuse les majorités de droite, injustes, et de gauche, irréalistes, pour en appeler à une  » majorité de courage « ,  » centrale «  et non plus centriste. Ce recours gaullien n’est pas un mince paradoxe pour un héritier de Jean Lecanuet.
La candidate du Front national, elle-même, n’a pas hésité à enterrer la vindicte, jusque-là inexpiable, de l’extrême droite de papa à l’encontre de celui qui avait bradé l’Empire et l’Algérie française.  » De Gaulle avait réussi à rendre au peuple sa fierté « , peut assurer Marine Le Pen sans sourciller. Se présentant en  » gaulliste social « , Nicolas Dupont-Aignan n’a pas besoin de ces acrobaties pour revendiquer un morceau de la vraie croix de Lorraine.
L’on n’aurait garde d’oublier les deux principaux candidats. En 1994, Nicolas Sarkozy voulait  » en finir avec le gaullisme et toutes ces vieilles lunes « . Président, il ne manque plus une occasion de rendre hommage au général. Le 9 novembre 2010, pour le 40e anniversaire de sa mort, il avait prononcé à Colombey-les-Deux-Eglises un discours solennel en forme d’autoportrait rêvé :  » Jamais homme d’Etat n’avait été plus soucieux de précéder les événements pour ne pas avoir à les suivre. «  Un an plus tard, craignant peut-être que ces paroles soient trop évidemment démenties par l’actuelle réalité, il s’est contenté d’un dépôt de gerbe silencieux.
Même François Hollande y est allé de sa citation, lors de son discours d’investiture, le 22 octobre, pour répondre aux sarcasmes sur son  » rêve français «  :  » Me revient une belle phrase d’un ancien président de la République qui avertissait : les gens veulent que leur histoire leur ressemble ou au moins qu’elle ressemble à leurs rêves… C’est Charles de Gaulle qui répond aujourd’hui à la droite. « 
Jacques Chirac, aussi, se posait en héritier du général. Il ne manquait pas de titres pour cela. Il fut l’un de ses jeunes ministres entre 1967 et 1969. A partir de 1976, il rebâtit, avec le RPR, un mouvement qui se voulait le continuateur du gaullisme, bataillant sans merci contre Giscard d’Estaing qu’il avait pourtant aidé à entrer à l’Elysée deux ans plus tôt, puis machine de guerre pour reconquérir le pouvoir présidentiel en 1995. Dès lors, douze ans durant, il se montra soucieux par dessus tout de l’unité française (indéniable credo gaulliste), jusqu’à l’immobilisme (ce qui ne l’est plus du tout).
Enfin, et c’est par là qu’il vient d’être rattrapé, Chirac fut aussi l’héritier de la part d’ombre des gaullistes, sinon du général lui-même. Héritier d’une conception du pouvoir d’Etat assez exclusive pour s’en croire propriétaire, en toute impunité. Héritier d’une République que ses adversaires dénoncèrent comme celle des  » copains et des coquins « , mélangeant les genres sans scrupule, mettant les ressources publiques (en l’occurrence, celles de la Ville de Paris à partir de 1977) au service d’un parti et d’un homme. Héritier enfin d’une longue tradition d’affaires politiques étouffées par des procureurs complaisants et une justice aux ordres.
C’est tout cela que le tribunal correctionnel de Paris a soldé, en quelque sorte, le 15 décembre, en condamnant l’ancien président de la République à deux ans de prison avec sursis, dès lors que  » Jacques Chirac a été l’initiateur et l’auteur principal des délits d’abus de confiance, détournements de fonds publics, ingérence et prise illégale d’intérêts ; que sa culpabilité résulte de pratiques pérennes et réitérées qui lui sont personnellement imputables, etc. « 
Jugement trop tardif d’un vieil homme désormais affaibli, ont regretté, à l’unisson, les responsables de la majorité. On peut comprendre la tristesse de ceux qui lui sont attachés. Cela n’autorise pas une mémoire aussi commodément sélective, qui efface les très longues années d’une bataille incessante, obstinée, acharnée et pour tout dire choquante de Jacques Chirac et de ses conseils pour freiner les enquêtes, retarder l’instruction et tenter d’esquiver la justice.
 » Jacques Chirac a manqué à la probité qui pèse sur les personnes publiques chargées de la gestion des fonds ou des biens qui leur sont confiés, cela au mépris de l’intérêt général « , conclut ce jugement. Très gaullien.
Par Gérard Courtois courtois@lemonde.fr
Article paru dans l’édition Le Monde  du 20.12.11

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A lire : La condamnation de M. Chirac signe-t-elle la fin d’un pouvoir féodal ?

Point de vue | Le Monde  21.12.11

 

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