Rencontre inédite entre Jeanne Moreau la révoltée et Stéphane Hessel l’indigné

 Créé le 21-12-2011 Par Le Nouvel Observateur

 VIDEO. Jeanne Moreau et Stéphane Hessel : la révoltée et l’indigné

Le Nouvel Observateur a réuni Jeanne Moreau, qui signait dans le journal il y a quarante ans le « Manifeste des 343 salopes » et Stéphane Hessel, l’auteur du best-seller planétaire de l’année. Rencontre inédite.
 Jeanne Moreau et Stéphane Hessel © Bruno Coutier pour « Le Nouvel Observateur »
En 1962, le film « Jules et Jim » les a réunis à distance. Jeanne Moreau jouant le rôle de Catherine inspirée par Helen, la mère de Stéphane Hessel. Mi-décembre, « le Nouvel Observateur » a organisé une rencontre entre la grande actrice, révoltée depuis toujours, qui signait dans le journal il y a quarante ans le « Manifeste des 343 salopes », et l’auteur du best-seller planétaire de l’année, perpétuel indigné. Palestine, Israël, politique du gouvernement, crise financière, chômage, sans-papiers, DSK, ils partagent ce qui les indigne, les révolte aujourd’hui et ont accordé un long dialogue au « Nouvel Observateur » de ce jeudi 22 décembre, dont nous publions des extraits. 
– Qu’est-ce qui vous indigne, vous révolte aujourd’hui ? (en vidéo)
  Rencontre inédite Hessel-Moreau : lindignée et… par Nouvelobs
 Stéphane Hessel, une cause vous tient à cœur depuis de nombreuses années, celle des sans-papiers et des immigrés. Jeanne Moreau, en 2008, vous avez lu et enregistré deux lettres ouvertes à Brice Hortefeux à l’appel de RESF (Réseau Education sans Frontières). Comment ce combat vous réunit-il ?
J. Moreau : J’ai du sang arabe, vous savez. Moreau vient de « maure ». C’est Jouvet qui m’avait mise sur la trace. Alors, oui, j’ai enregistré deux lettres admirables qui ont été diffusées par internet dans le monde entier, même au Japon. J’avais été invitée par Ariane Mnouchkine, cette femme magnifique du Théâtre du Soleil, pour une réunion en soutien aux sans-papiers. Et j’ai choisi deux lettres proposées par RESF. Souvenez-vous qu’à l’époque quiconque venait en aide à un sans-papiers pour l’héberger était menacé de poursuite : 60 000 euros d’amende et la prison. J’ai signé le manifeste. J’ai dit : « Si je peux protéger et abriter quelqu’un, je le ferai. »
S. Hessel : C’est aussi Ariane Mnouchkine qui m’a sollicité. Le Théâtre du Soleil abritait 300 Maliens et elle a dit : « Il faut qu’on se mobilise pour qu’on les régularise. » C’est la première fois que des clandestins ne disaient pas : « Cachez-nous, on ne veut pas être repérés par la police. » Ils disaient au contraire : « Nous voulons des papiers, nous avons droit à des papiers. » Ca nous est apparu comme un changement très important. Ariane a réuni une quinzaine de personnes : Laurent Schwartz, Raymond et Lucie Aubrac, Jean-Pierre Vernant… tous des résistants et des gens merveilleux. Comme j’étais un ancien ambassadeur, on m’a proposé de prendre la présidence du comité. Nous nous sommes adressés à Alain Juppé, Premier ministre, et à Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur. C’était en 1997 sous la présidence Chirac. Au bout du compte, seuls 12 Maliens ont été régularisés. Les 288 autres ont été expulsés. On nous a roulés dans la farine. Voilà comment je suis devenu furieux contre ce gouvernement et pourquoi j’ai continué à militer pour cette cause. Aujourd’hui on expulse à tour de bras. Or, dans notre Constitution, il est écrit que le droit d’asile est sacré quand quelqu’un dans son pays est dans une situation où sa liberté et sa vie sont menacées.
J. Moreau : Il faut résister. J’admire le parcours de Stéphane Hessel. De Gaulle, la Résistance, les camps, son évasion. Mais l’espoir… Moi, par moments je me réveille et je n’ai plus d’espoir. Je suis désespérée et donc je peux devenir violente.
S. Hessel : Ca se comprend, mais il ne faut pas se laisser désespérer.
[…]
– Jeanne Moreau, au cours de votre immense carrière au théâtre et au cinéma, pour beaucoup de metteurs en scène avec qui vous avez travaillé, vous incarniez la révolte et l’insoumission.
J. Moreau : Ils m’ont même choisie pour ça, c’était ma nature. C’était une période où les hommes se demandaient encore : « Qu’est-ce qu’une femme ? Une pute ou une mère ? » Et des jeunes cinéastes voulaient réaliser des films avec des femmes comme héroïnes. C’est parce que j’ai joué « la Chatte sur un toit brûlant » (ce qui m’a donné l’occasion de rencontrer Tennessee Williams) que Louis Malle est venu me chercher pour « Ascenseur pour l’échafaud » ; pour y jouer une femme adultère qui faisait tuer son mari par son amant !
On m’a toujours proposé des rôles de femme indépendante et révoltée. Regardez aujourd’hui à qui sont identifiées les femmes, avec l’histoire DSK. La femme est présentée comme une enjôleuse, un morceau de bifteck auquel il ne peut pas résister. Pour les parties fines, si on ne lui a jamais demandé d’argent, c’est parce que pour lui les femmes brûlent du désir de s’envoyer en l’air avec lui. Elles sont donc un produit de consommation courante, des « copines » que les hommes se refilent entre eux ! Mais enfin ce n’est pas possible ! Je n’ai jamais fait partie d’un groupe de féministes, je n’aime pas les groupes. Je mène ma vie en féministe, dans mes actions quotidiennes, même les plus infimes – respect pour l’une, respect pour l’autre.
S. Hessel : Toute ma vie, j’ai constaté que les femmes ont quelque chose dans la conduite des affaires que les hommes n’ont pas. Chaque fois que j’ai eu à travailler pour une femme, elle avait une façon de regarder les problèmes et de trouver une solution différente de celle des hommes.
J. Moreau : Parce que le regard des hommes sur l’adversaire est différent. Les femmes ont l’habitude de l’adversité et d’être traitées comme « inférieures ». Donc elles ont un regard plus fin, plus subtil.
S. Hessel : Les femmes sont au cœur de tout changement. Pendant une décennie, de la chute du mur de Berlin au 11-Septembre, on a fait de grands progrès. On a eu la conférence de Rio sur l’environnement, la conférence de Vienne sur les droits de l’homme, la conférence de Copenhague sur l’intégration sociale et l’élimination de la pauvreté, et la conférence de Pékin pour la promotion des femmes et l’égalité des sexes.
J. Moreau : Le moins qu’on puisse dire, c’est que depuis on n’a pas vraiment avancé !
Retrouver l’intégralité du dialogue Jeanne Moreau-Stéphane Hessel réalisé par François Armanet et Gilles Anquetil dans « le Nouvel Observateur » du 22 décembre 2011.
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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