Le quinquennat qui s’achève :  » Ceci n’est pas un président  » … par Christian Salmon

Le Monde du 24/12/2011
« War Room », la campagne présidentielle vue par – A l’instar de la célèbre pipe de Magritte, faudra-t-il ajouter au bas des photos de Nicolas Sarkozy dans toutes les mairies de France l’avertissement « Ceci n’est pas un président » ? C’est en tout cas un énoncé qui traverse, ne serait-ce que sous sa forme interrogative, tout le quinquennat qui s’achève. Christian Salmon
Dans les livres d’histoire, le chapitre consacré à la présidence de Nicolas Sarkozy pourrait emprunter son titre au tableau de Magritte La Trahison des images tant ce président fut aux prises, plus encore qu’avec les caprices de la crise financière, avec les pièges de la représentation. Trahi par son corps, par ses tics, par sa démarche ou par ses excès de langage, le président sembla s’épuiser dans cette entreprise vaine et toujours recommencée qui consiste à vouloir incarner une image idéale, transfigurée, de soi.
On voudrait l’en libérer presque par compassion tant fut grande sa difficulté à habiter ou à incarner la fonction présidentielle. Mais est-ce lui qui n’était pas taillé pour la fonction ou la fonction présidentielle qui n’est plus adaptée à une démocratie médiatique, envahie par les millions d’intervenants qui, par le biais des réseaux sociaux, ont fait irruption sur la scène publique ?
LA QUESTION DE L’IDENTIFICATION DU SARKOZYSME COURT DANS LES ESPRITS DEPUIS 2007. C’est une interrogation lancinante qui occupe éditorialistes, commentateurs et tout internaute qui s’intéresse aussi peu que ce soit à la vie politique. Nous sommes tous devenus plus ou moins sarkologues. La seule mention du nom de Sarkozy dans un titre d’article déclenche une avalanche de commentaires passionnés. A tel point que s’est imposée l’impression, peu après son entrée en fonction, que nous n’avions pas élu un président mais un sujet de conversation.
Cette conversation s’est structurée au fil des mois autour de deux pôles : un soupçon et un diagnostic. Le soupçon porte sur le supposé césarisme qui serait inhérent au sarkozysme, qu’on le qualifie de bonapartisme, de pétainisme ou d’autoritarisme, voire de néofascisme.
 C’est le « soupçon des deux Alain » (Alain Duhamel et Alain Badiou), l’un plaidant en faveur d’un bonapartisme, l’autre d’un pétainisme résurgent. Le diagnostic concerne la psychologie du président, voire sa pathologie ; c’est celui de Jacques-Alain Miller, qui constate un déficit de surmoi chez le président, causé par une indifférenciation du moi et du ça, allant jusqu’à lui prescrire un adjuvant, un appui extérieur, rôle joué jadis par son ex-femme, Cécilia, « qui savait lui dire non, lui poser des limites ». Parfois le diagnostic éclipse le soupçon, et le psychologique recouvre entièrement le politique, comme dans la récente une de Libération : « Schizo/Sarko ».
Entre les deux pôles de la sarkologie officielle, il y a mille combinaisons possibles dont témoignent les innombrables livres publiés par les confidents du prince, ceux qui l’ont approché et suivi depuis son irrésistible ascension et qui prospèrent sur le mode de l’indiscrétion avouée. Ils font partie du sarkozysme comme problème, non pas en raison des rapports de connivence qu’ils entretiennent indiscutablement avec le pouvoir, mais en raison d’un effet de croyance partagée. Pensant faire la critique du sarkozysme, dont ils partagent pour l’essentiel tous les présupposés, ils ne font que lui faire écho, ils l’amplifient, ils ouvrent le champ dans lequel le sarkozysme se déploie, une sorte de geste postpolitique, un au-delà spectral, où il ne reste du politique que la question de ses apparitions.
C’EST L’ULTIME JOUISSANCE QU’EST CAPABLE DE PROVOQUER LA POLITIQUE LORSQU’ELLE S’ABAISSE AU RANG D’UN ARTEFACT DE LA SOUS-CULTURE MÉDIATIQUE.
La présidence devient un pur objet de fantasmes, un lieu de projection. C’est ce qui fascine l’opinion. On a coutume de souligner le succès d’audience des apparitions du président à la télévision, car elles sont guettées en effet comme celles d’un fantôme ou d’un revenant. D’où la régie scrupuleuse qui préside à leur mise en scène. Le président choisit son réalisateur, son décor, ses interlocuteurs qui sont à chaque fois les témoins de sa résurrection miraculeuse. Le sarkozysme ne serait alors qu’une forme de cette « hantologie » politique dont parlait Jacques Derrida, et le sarkozysme réellement existant se résumerait à ses apparitions fantomatiques.
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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