Pour ceux qui l’ignorent encore … ! – Ploutocratie : « L’Oligarchie à la française « 

Le Monde du 11/01/2012  Livre du jour
« L’Oligarchie des incapables », de Sophie Coignard et Romain Gubert : l’oligarchie à la française
Voilà vingt-cinq ans que Sophie Coignard tient boutique, avec Alexandre Wickham, à l’enseigne des « voyous qui nous dirigent ». La Nomenklatura française (Belfond, 1986) montrait que, à la faveur des nationalisations opérées par la gauche en 1981, les hauts fonctionnaires issus de l’Ecole nationale d’administration (ENA) avaient étendu leur royaume à des entreprises qui leur échappaient jusque-là.
Sur ce thème de l’accaparement des pouvoirs par un groupe pratiquant l’échange de services et l’endogamie, sous l’autorité de responsables politiques qui en sont souvent issus, se sont succédé La République bananière (Belfond, 1989), L’Omerta française (Albin Michel, 1999), le roman Mafia chic (Fayard, 2005), etc.
Avec L’Oligarchie des incapables (coauteur Romain Gubert, éditeur Alexandre Wickham), Sophie Coignard livre la dernière édition de ce qui est un peu son rapport annuel. L’analyse n’a pas changé, selon laquelle il existerait en France une caste comparable à celle qui régnait sur l’Union soviétique. Comme leurs homologues des bords de la Volga, les nomenklaturistes français se seraient mués en oligarques, concentrant entre leurs mains le pouvoir économique et imposant leur loi au pouvoir politique. Leur solidarité de corps les mettrait à l’abri de toute sanction pour leurs échecs, dont la collectivité paye le prix.
Polémique et expéditive, cette vision du système français ne s’en appuie pas moins sur des faits. C’est toujours la consanguinité entre le service de l’Etat et le monde des affaires qui est en cause. Un chiffre donne la mesure du problème : en 2010, sur 210 inspecteurs des finances en activité, 120 travaillaient dans le secteur privé. S’étant mis « en disponibilité », ils n’avaient pas rompu le lien qui leur permettrait de retrouver leur place dans la fonction publique en cas d’aléa dans le monde de l’entreprise.
Il est vrai – le film L’Exercice de l’Etat y fait allusion dans une scène très réussie – que l’Etat et, particulièrement, le ministère des finances ne peuvent offrir à leurs plus ambitieux serviteurs autant d’emplois de haut niveau, intéressants et prestigieux, que dans le passé. C’est la conséquence de la décentralisation, des privatisations et de la création de l’euro, entre autres causes. Il est vrai aussi que les rémunérations du privé n’ont pas d’égal dans le public. Mais la fonction de l’ENA doit-elle être de sélectionner et de former les dirigeants des grandes entreprises ?
Travers persistants
Le passage du public au privé de hauts fonctionnaires, ayant eu parfois à contrôler le secteur économique où ils prennent des postes de direction généreusement rétribués, se pratique malgré une commission de déontologie traitée parfois avec le respect dû à un paillasson. A ces travers persistants s’ajoute maintenant la puissance acquise par des intermédiaires et des consultants divers, dont on ne sait pas exactement ce qu’ils vendent à leurs clients. Des idées ? Des stratégies ? De la communication ? Ou bien de l’influence, dont le commerce s’appelle parfois trafic ? « Les voyous, dans les hautes sphères, sont devenus tendance », constatent les auteurs, qui ont raison sur tous ces points.
Leur tort est de s’obstiner à mettre en cause « l’élite » qui, même réduite à celle des fonctionnaires – ce qui laisse de côté une vaste population de patrons, médecins, professeurs, syndicalistes, officiers et autres cadres -, ne mérite pas l’opprobre globalement jeté sur elle. La place prise par la finance et par la compétition économique dans les affaires publiques donne leur chance aux moins scrupuleux, mais il est faux de laisser entendre que le milieu tout entier est à leur image.
L’OLIGARCHIE DES INCAPABLES de Sophie Coignard et Romain Gubert. Albin Michel, 368 p., 20 €.
Patrick Jarreau
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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