Un nouveau tic de langage : invasion de voilà

Le Monde   08/09/.01.12 |

Juste un mot : Voilà

Bon, eh bien, voilà… voilà. Vous ne trouvez pas que ce petit verbe défectif s’invite de plus en plus souvent dans nos conversations ?
V’là, oualà, voualà,’là, selon la prononciation et l’intensité qu’on lui donne : ici ou là, il parsème nos phrases comme un nouveau tic de langage.
C’est le chef du service Culture du Monde qui me l’a fait remarquer. Il sait ce dont il parle, les mots, ça le connaît. Alors, depuis, j’écoute les dialogues dans le métro, à la cafétéria, en réunion, à l’affût du fameux voilà.
Pour sûr, ces deux syllabes sont devenues ces derniers temps, sans que l’on s’en aperçoive toujours, une manière de ponctuer nos discours. Presque inaudibles parfois, mais bien là. Or les tics de langage ne sont jamais innocents. Rappelez-vous l’invasion de « quoi » (‘quouâ) qui a moucheté le langage jeune, à la fin de chaque phrase, au tournant des années 1990. Comme si, avant le saut de l’an 2000, ils s’accrochaient à cette question floue.
Alors, pourquoi, maintenant, cette invasion de voilà ?
Bien sûr, c’est une façon de signifier : voilà ce que j’avais à dire. En sous-entendant que la conversation pourrait se terminer là. Façon Forrest Gump (« That’s all I have to say about that », « c’est tout ce que j’avais à dire là-dessus ») ou Beaumarchais (« Brisons là »). Voilà est un terme qui clôt : voilà touten voilà assezet puis voilà ! On aimerait en avoir fini avec tout ça, la crise, la récession (nous voilà bien !), la sinistrose, le quinquennat peut-être. Comme à la fin d’une conversation, on voudrait passer à autre chose.
Oui mais voilà… le réel nous colle aux semelles.
Car voilà est aussi un soupir qui renvoie au sens premier de « vois là ». Voilà parle d’un objet un peu éloigné, désigne ce qui est achevé. Et, lorsqu’il est une préposition, voilà évoque un point dans le passé ou une durée (voilà deux semaines… voilà longtemps qu’on n’a pas autant ri… voilà presque cinq ans qu’il est là). Voilà nous parle du temps enfui ou du temps qu’on trouve long. Un regret, un peu de nostalgie… Même dans ses expressions les plus toniques comme « et voilà le travail ! », ce voilà-là, un peu rétro, évoque une époque révolue. Celle où il y avait du travail.
Voilà nous obsède, nous le répétons comme un mantra, parce qu’on se méfie du voici qui s’annonce. Voici venir… quoi ? La suite de la crise ? Qu’y a-t-il au programme de 2012 ? Bof. Impression de déjà-vu ; mais on ne peut pas vraiment changer de chaîne. Comme la télé de notre enfance, il y avait deux chaînes, une en noir et blanc et l’autre en couleurs mais c’était toujours le même ORTF. Alors, voilà… c’était ça 2011 et voici 2012.
PS : un petit truc pour mémoriser la différence d’usage entre voilà et voici. Pensez à notre président. Dans ses discours, il va nous répéter souvent : voilà ce que j’ai fait, voici ce que je vais faire. Vous y êtes ? Non ? Autre exemple, un candidat non réélu dirait : voilà ce que j’ai fait pour vous et voici qu’elle a été ma récompense.
Voilà, voici… compris ? 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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