Enquête : Areva plombée par l’uranium

Charlie Hebdo.fr – 17 janvier 2012 – Laurent Léger
Le groupe français, leader mondial du nucléaire, a payé une fortune pour trois gisements d’uranium en Afrique qui, au lieu des rendements mirifiques promis, se révéleront presque vides. Incompétence ou malversations, l’incroyable affaire d’UraMin ne fait que commencer. Quant à Areva, elle continue à faire du business avec celui qui lui a vendu du vent. Sans rancune !
 «Belle victoire industrielle de la France.» Cette appréciation portée par une main anonyme de Bercy, en marge d’une note confidentielle, date de 2007. Homme politique, conseiller ministériel ou fonctionnaire, on ne sait pas encore qui a signé cette énormité, mais, dans tous les cas, son auteur ferait mieux de se planquer six pieds sous terre, au vu du futur désastre causé par cette prétendue «victoire industrielle». Cette note, raconte à Charlie l’auteur d’un rapport sur Areva, le député socialiste Marc Goua, vante l’achat, en juillet 2007, par le premier groupe nucléaire mondial, d’une petite société canadienne, UraMin. Une structure censée détenir les permis d’exploiter d’énormes gisements d’uranium en Namibie, en Centrafrique et en Afrique du Sud. La somme payée par Anne Lauvergeon en cash, rubis sur l’ongle, est démesurée: 2,5 milliards de dollars, soit 1,8 milliard d’euros. Que ne faut-il pas faire pour rafler sur le marché le maximum de combustible nucléaire, même à des prix défiant toute concurrence? La matière première se fait rare et chère, et Lauvergeon veut pouvoir être capable de refourguer de l’uranium aux acheteurs des réacteurs nucléaires qu’elle vend un peu partout. La chaudière et le combustible en un seul pack, en quelque sorte.

2011: on découvre l’affaire. En pleine année noire du nucléaire, endeuillée par Fukushima, voilà qu’Areva enregistre des pertes historiques, abyssales, dans lesquelles l’opération UraMin porte une lourde responsabilité. Ces pertes entraîneront déjà un plan d’économies de 1 milliard d’euros, avec des conséquences importantes: 5 000 à 10 000 postes dans le monde pourraient être supprimés, selon Les Échos. C’est la débandade pour le fleuron du pays le plus nucléarisé au monde, la France.

L’arnaque UraMin. L’affaire a commencé avec cette société immatriculée dans un paradis fiscal, les îles Vierges britanniques, une start-up âgée de seulement 2 ans, cotée aux Bourses de Londres et de Toronto, quand Areva la rachète, elle et ses merveilleux permis d’exploiter. Comme par hasard, des rumeurs couraient bien avant qu’Areva ne signe, entraînant une spéculation intense. Hausse artificielle du cours, voire délits d’initiés, un certain nombre de petits malins ont probablement profité de l’aubaine…
Par ailleurs, les réserves promises par les patrons d’UraMin, qui veulent vendre au plus cher, semblent énormes: «90 000 tonnes au total», selon le rapport Goua. En réalité, seul un consultant extérieur a sorti ce chiffre de son chapeau, aucune contre-expertise n’a été réalisée. «Un membre du groupe m’a expliqué qu’Areva n’avait pas en interne les compétences nécessaires pour faire une contre-expertise», explique le député à Charlie. UraMin, dans ses documents officiels de 2007, promet qu’elle pourra produire «10000 tonnes d’uranium à l’horizon 2012», soit «un montant absolument considérable si l’on retient que la production mondiale est de 40000 tonnes en 2006», signale une note de synthèse confidentielle, à laquelle Charlie a eu accès. Les mines achetées par Areva contenaient-elles autre chose que du vent ?
L’état fait volte-face
Dans son document de référence pour 2010, le niveau des ressources est estimé — et encore, il n’y a rien de certain — à 43056 tonnes d’uranium en tout, loin des 90000 prévues et, de plus, ultra onéreuses à extraire. Ça s’appelle se faire rouler dans la farine. Au point que les Chinois, qui avaient promis de reprendre 49% d’UraMin à Areva, ont laissé tomber. Laissant les Français bien seuls…
Pourquoi l’État a-t-il changé d’avis? Fin 2006, les premières notes de l’APE, la structure de Bercy qui gère les participations de l’État dans un certain nombre d’entreprises, dont Areva, sont plus que réservées. «Il est hors de question que l’État participe à 100%», dit l’une d’elles. Six mois plus tard, le service, qui a entre-temps changé de directeur avec la nomination d’un ancien conseiller de Jospin, Bruno Bézard, prône le contraire, suivi par la banque Rothschild, qui conseille le groupe nucléaire. Pourquoi? Mystère.
Tout se joue, bizarrement, autour de la présidentielle de 2007. Le député Marc Goua s’est penché sur des notes de l’APE datées du 7 mai, au lendemain du second tour de l’élection, et du 25 mai, une semaine après la nomination de Jean-Louis Borloo, qui remplace Thierry Breton au ministère. «Alors que le ministre est censé expédier les affaires courantes, ou qu’il vient tout juste d’être nommé, les services lui recommandent, voire lui présentent comme inéluctable une acquisition de très grande ampleur», explique le député. Insensé.
Embrouilles en Centrafrique et en Namibie. Devenir propriétaire du gisement de Bakouma, en Centrafrique, a ressemblé à un parcours du combattant. Le satrape local, le président non élu François Bozizé, a voulu y mettre son nez. Création d’une société commune à Bangui, nomination d’une personnalité locale dans la nouvelle structure, pourcentage de la production reversé, les Français ont dû graisser la patte. Quelque 20 millions de dollars, assure l’opposition locale, auraient été distribués pour faciliter — mot ô combien pudique — l’opération. On a même vu Patrick Balkany, le grand copain de Sarko, se balader en Centrafrique au même moment et être décoré par Bozizé. Est-il intervenu dans les discussions, comme la rumeur le dit? Encore un mystère… En Namibie, par contre, une chose est sûre: l’argent dépensé pour le gisement d’Areva ne rapporte pas grand-chose, comme le signale la note dénichée par Charlie: «Seulement 2 millions de dollars par an ont été versés en redevances ces dernières années.» À comparer avec les sommes énormes raflées par les détenteurs de licences d’exploitation, du papier, alors que les ressources, elles, appartiennent au pays, quatrième exportateur mondial d’uranium…

Les affaires continuent, avec les mêmes. Le fondateur d’UraMin, Stephen Dattels, décrit comme un «vieux briscard» de l’Afrique, qui a réussi en 2007 son coup avec Areva, continue à faire des affaires avec le groupe français. Patron désormais de la société Polo Resources, une autre structure immatriculée dans un paradis fiscal, il lui a fourgué en décembre 2009 près de 11% de Marenica Energy, un autre  gisement prometteur en Namibie. Encore un tuyau percé ?

Que va-t-il se passer? Le conseil de surveillance d’Areva a nommé un comité d’administrateurs «indépendants», assure le groupe, pour regarder tout ça de plus près. Mais ces derniers auront-ils les coudées franches, dans la mesure où Luc Oursel, le successeur de Lauvergeon, n’est pas vraiment un perdreau de l’année? Recruté à Areva depuis 2007, lui aussi serait susceptible d’être éclaboussé par d’éventuels règlements de comptes suscités contre son ancienne patronne par le nouvel homme fort de la filière nucléaire, le P-DG d’EDF, Henri Proglio, son rival depuis des lustres. Le député Goua a prévu une série d’auditions, dont celle d’Anne Lauvergeon, en janvier, avant de finaliser son rapport. Un actionnaire minoritaire envisagerait de déposer plainte au pénal. Feu d’artifice en perspective!

Conséquence concrète de l’affaire, Areva a annoncé la suspension, avant des jours meilleurs, des investissements nécessaires à l’exploitation des trois gisements achetés. Soit 1,8 milliard d’euros au bas mot, dépensés pour rien.
Laurent Léger

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