Citoyen vigilant – Face aux Sondages : Petit kit de survie citoyenne

Nouvel Obs  27/01/2012 Par Philippe Chriqui, analyste politique et spécialiste de l’opinion publique
Inutiles et indispensables, agaçants, intrigants et fascinants, les sondages méritent d’être lus avec intérêt, circonspection et attention.

Petit kit de survie citoyenne face aux sondages

 Devant le nombre de sondages publiés à l’approche de la présidentielle, outils autant critiqués qu’auscultés de près par les citoyens, disposer de clés de lecture devient une vertu démocratique.
La multiplication ne fait pas l’addition
L’effet est simple et involontaire. La publication quasi simultanée de plusieurs sondages d’instituts différents dans des médias distincts annonçant, qui une hausse d’un candidat, qui une baisse d’un autre, donne l’impression que l’un franchit des sommets et l’autre creuse son trou. Or, cinq sondages annonçant par exemple une hausse de 1 point pour Bayrou ne font pas une hausse de 5 points…mais toujours de 1 point.
Les instruments utilisés par les instituts concurrents sont les mêmes. Ils mesurent le même phénomène au même moment. C’est l’accumulation de publications qui crée un effet en trompe l’œil. Certains instituts publient à des rythmes mensuels ou bimensuels, d’autres à des rythmes hebdomadaires ou quotidiens. On comprend aisément qu’une hausse d’un point en un mois ou en une semaine ne sont pas de même nature. Dans ce cas, le citoyen avisé fera la part des choses, en distinguant d’abord les fréquences de publications des baromètres pour bien évaluer les évolutions. Et en n’oubliant pas de lire le niveau des résultats avant leur évolution.
La division des sondages démultiplie artificiellement leurs effets
Plus subtil : la méthode consiste à réaliser plusieurs sondages à partir d’un seul échantillon par un seul institut. C’est le principe de l’omnibus. Rien d’illégal ni de répréhensible. Sinon que la publication de différents indicateurs issus d’un sondage réalisé sur la base d’un seul et même échantillon réalisé à un moment donné, revient à illustrer de différentes façons, les mêmes tendances de fond.
Un même sondage peut par exemple mesure la popularité du président et du Premier ministre, la confiance dans envers les personnalités politiques et les intentions de vote. Une baisse du président dans le premier volet, sera sans doute accompagnée d’un recul des personnalités de droite puis d’un recul des intentions de vote pour le président sortant. Mais, ces trois volets d’un même sondage, publiés dans trois médias distincts, à des périodes décalées, donneront une impression d’accumulation de nouvelles allant toutes dans le même sens. Alors qu’en réalité, elles mesurent plus ou moins un phénomène unique.
Le citoyen curieux lira avec attention les notices obligatoires accompagnant la publication de tous les sondages, qui indiquent les tailles d’échantillons et les dates de réalisations, pour distinguer les informations fraîches des scoops réchauffés.
Aucune méthode n’est parfaite
Les sondages d’intentions de vote sont réalisés aujourd’hui soit par téléphone, soit encore en face à face au domicile, et pour la première fois en France pour une présidentielle, par Internet. Toutes les méthodes ont leurs inconvénients sans qu’aucune ne dispose d’avantage décisif. Les défauts concernent les barrières d’accès à l’ensemble de la population.
Barrière des digicodes, de l’insécurité et de la dispersion rurale pour le face à face. Barrière des listes rouges et des « mobiles only » pour le téléphone, qui impose par exemple à certains instituts américains de générer des numéros aléatoires ou de sonder sur des téléphones mobiles, ce qui est cher et inconfortable et que ne font guère les instituts en France. Barrière socio-démographiques des connexions à Internet et multiplication des spam pour les études en ligne.
L’avantage recherché dans tous les cas est la garantie de l’anonymat du répondant pour lui permettre de déclarer le plus sincèrement possible son vote. Par une urne et des bulletins fictifs en face à face. Par le côté impersonnel au téléphone. Par la solitude en absence d’enquêteur dans le cas d’Internet. De toutes les méthodes, seul le téléphone permet un vrai contrôle des interviews (par écoute simultanée). Le face à face est contrôlé localement. Et Internet impose un contrôle méticuleux de cohérence des réponses a postériori.
Malgré tout, peu ou prou, les résultats obtenus par les différentes méthodes ne sont guère éloignés. Les divergences relèvent plus des « marques » des instituts que des modes de recueils eux-mêmes. Pour éviter d’entrer dans ces considérations et disposer d’une information satisfaisante, le citoyen vigilant fera des moyennes des sondages des divers instituts. Seul moyen de disposer de tendances de fond.
Digérer les « rolling polls »
Nouvel arrivant sur la scène des campagnes présidentielles française depuis 2007, le rolling poll est à l’origine un outil de stratégie de campagne pour les candidats désormais transformé en outil médiatique sous la pression de l’actualité en continu.
Il s’agit d’une publication quotidienne d’intentions de vote, réalisée non pas sur la base d’échantillons nouveaux chaque jour, mais fondé sur le renouvellement quotidien d’un tiers seulement de l’échantillon. Avantage annoncé : lisser et arrondir les évolutions des intentions de vote et suivre en temps réel la campagne. En temps normal, un rolling au quotidien est aussi ennuyeux que le lac Léman sous le brouillard. A l’inverse, qu’il enregistre des sursauts et il devient suspect.
Si un rolling laisse par exemple apparaître une évolution de 2 points pour un candidat en un jour, c’est que le tiers de l’échantillon du jour même a enregistré une évolution de 6 points. Or c’est de risque d’à-coups incohérents que le rolling est censé nous prémunir. Le citoyen patient prendra du recul face à l’accélération du temps médiatique et l’information en temps trop réel.
Inutiles et indispensables, agaçants, intriguants et fascinants, les sondages pré-électoraux méritent d’être lus par les citoyens avec intérêt, circonspection et attention. En toute connaissance de cause.
Philippe Chriqui

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.