Michelin en Inde : l’intouchable vaut moins qu’un pneu

Charlie Hebdo.fr – 24 janvier 2012

Michelin, la boîte qui a transformé Clermont-Ferrand en dépendance du pneu, ferme en France. Et ouvre en Inde, en détruisant la forêt nourricière de 6000 dalits, ces intouchables sur lesquels on a le droit de cracher.
Comme cette histoire est impossible, elle a fatalement été inventée par Charlie. La voici tout de même. Héros de l’affaire: Michelin, le cœur jadis battant de Clermont-Ferrand. Le Bib’, le catholicisme et les cités Michelin, les dispensaires Michelin, les colonies de vacances Michelin. Soit l’emmaillotage presque parfait des prolos.


Avant. Car le pneu, en France, ne rapporte plus assez. Il y a deux ans, Michelin annonçait la suppression de 1093 postes de travail et un plan de départ de 1800 couillons qui avaient cru aux envolées lyriques de François, le patriarche, né en 1926. Heureusement, il y a les pouilleux. Dans le même temps, les philanthropes de Clermont annonçaient un investissement majeur en Inde, pouvant atteindre un milliard d’euros. On n’imagine pas ici combien les si vertueux chefs de la plupart des États indiens aiment l’investissement venu du Nord.
Prenons l’exemple du Tamil Nadu, un État du sud où vivent majoritairement des Tamouls, les mêmes que dans le nord du Sri Lanka. Comme ailleurs en Inde, où ils sont autour de 200 millions au total, on y trouve aussi des intouchables. Ceux qu’on appelle là-bas les dalits n’appartiennent à aucune caste et sont voués aux tâches les plus guillerettes, comme celles d’éboueur, gardien de cimetière, vidangeur, mendiant. «Impurs» par définition, ils disposent le plus souvent, dans les innombrables tea-rooms, de tasses à part. Des statistiques vieilles de dix ans indiquent que, chaque jour qui passe en Inde, deux hommes dalits sont flingués, et trois femmes violées.
Mais Michelin India, la filiale créée sur place, a de plus nobles visées. Comme l’annonce son site Internet, «one of Michelin’s core values is respect for people». Qu’on peut traduire par: «Une des valeurs essentielles de Michelin, c’est le respect des personnes». Au Tamil Nadu, Michelin a décidé de bâtir une vaste usine sur une terre appartenant depuis des lustres à une communauté dalit, en l’occurrence un village de 6000 habitants appelé Thervoy Kandigai.

Appel à la mobilisation

Un peu de couleur locale: autour de ce trou du cul du monde, des forêts denses, des rizières et des lacs, des collines adossées au nord à une chaîne montagneuse. Chennai, cette ville que nous appelions jadis Madras, est 50 kilomètres plus au sud. Michelin est en train de piquer 456 hectares de pâturages et de forêts à ce petit peuple oublié. Or ces romantiques tiennent mortellement à leur forêt, où ils trouvent jusqu’à 150 plantes pharmaceutiques différentes. Où ils trouvent épinards et quantité de fruits sauvages lorsque la sécheresse réduit la récolte de riz. Interrogé sur place, un ancien responsable du village nommé Anbhazhgan déclare sans trémolos: «Qu’ils nous prennent nos maisons, mais pas notre forêt. Personne n’a le droit de détruire la forêt.»

Sauf Michelin. «Le village se bat, raconte Madhumita Dutta, responsable indienne de l’association The Other Media2. Il se bat à coups de manifestations, de grèves de la faim, et reçoit des coups de bâton des policiers. Plusieurs militants ont été arrêtés et emprisonnés, et pendant ce temps-là les travaux avancent. La forêt des dalits est surveillée par des gardiens, entourée d’un grillage, et surmontée d’un panneau Michelin qui dit: “Une meilleure façon d’avancer”.»
En bonne logique, Michelin devrait écraser ces ridicules moustiques dalits. Mais Madhumita Dutta est une sacrée lutteuse, qui a beaucoup aidé à renvoyer à Brest notre porte-avions farci d’amiante, le Clemenceau. Et sa copine française, Annie Thébaud-Mony, est aujourd’hui présidente de la Fondation Henri-Pézerat3. Pézerat, l’homme qui a mis au jour en France l’incroyable merdier de l’amiante.
Thébaud-Mony est elle aussi très remontée contre Michelin et raconte à Charlie: «Michelin s’attaque en Inde au droit d’une communauté à survivre, ni plus ni moins. Car vous vous doutez bien qu’en détruisant la forêt, les sources et les pâturages de ce village on détruit du même coup ses conditions d’existence. Il n’y a pas de fatalité, et je lance un appel à la mobilisation générale contre Michelin. Que les syndicats de Clermont-Ferrand interviennent. Tout de suite! Qu’ils arrêtent les travaux! Quand nous avons commencé notre combat contre le démantèlement du Clemenceau en Inde, on nous riait au nez. Et nous avons gagné. La bataille ne fait que commencer.»
Prions, frères lecteurs, car Michelin est une noble entreprise, catholique et sociale.

Fabrice Nicolino – Article publié dans Charlie 1004

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