Lettre de Russie par Marie Jego : Le candidat, l’épaule du mineur et l’icône

Puisque la classe moyenne urbaine ne veut pas de lui, Vladimir Poutine se tourne vers d’autres horizons.
 Il fallait le voir, mardi 24 janvier, en train de haranguer 6 000 mineurs et ouvriers dans un vaste hangar de Kemerovo, en Sibérie, avec la promesse d’une pluie d’or : 117 milliards de dollars d’investissements de l’Etat (près de 89 milliards d’euros).
Il fallait bien ça pour séduire les gens de Kemerovo, réputés impassibles, y compris ce jour d’octobre 2011 où l’administration régionale annonça l’apparition du yéti (l’homme des neiges) dans la zone montagneuse de la Choria. En Sibérie, comme partout en Russie, on est traditionnellement méfiant envers ce que disent les chefs.
Le premier ministre :  » Notre pays, surtout dans les moments difficiles, s’est toujours appuyé sur l’épaule puissante du mineur et du métallurgiste. Je sais qu’ici vivent des gens très sérieux, qui connaissent la vraie vie, et pas seulement celle décrite dans les magazines. (…) C’est sur vous que je compte. «  Le public a apprécié. En jouant sur l’opposition entre la classe moyenne gâtée des villes de la partie européenne, celle qui manifeste, et la classe ouvrière de la gloubinka (la province profonde), celle qui le soutient, Vladimir Poutine tape dans le mille.
A un mois de l’élection présidentielle, une évidence s’impose. Il y a deux Russie : celle des villes et de la classe moyenne en quête de changements, et celle de la province, où l’on se chauffe au bois tout en rêvant d’avoir peut-être un jour l’eau courante, car il est peu réjouissant d’aller chercher l’eau au puits ou à la kolonka (la pompe) par des températures extrêmes.
C’est sur cette Russie austère et moins gâtée que mise le candidat Poutine pour l’emporter le 4 mars. Car entre lui et la classe moyenne, le torchon brûle. L’homme en a même perdu son sang-froid, dénonçant la radio Echo de Moscou, qui le couvre  » de merde du matin au soir « , accusant l’écrivain russe Boris Akounine (de son vrai nom Tchkhartichvili), d’avoir rejoint l’opposition en raison de  » son origine géorgienne « .
A bout de nerfs, Vladimir Poutine ? Non, il est même  » prêt  » à l’éventualité d’un second tour à la présidentielle, dont il reste malgré tout le grand favori (49 % selon le dernier sondage de VTsIOM).
Quant à la grande mobilisation des opposants, prévue samedi 4 février, elle ne lui fait pas peur. Ce jour-là, les pro-Poutine auront leurs manifestations à eux aussi. Et puis, leur état-major de campagne a des idées. Par exemple, celle d’envoyer en province une délégation de députés de la Douma fraîchement élus, des membres du Front populaire, la nouvelle formation poutinienne qui fleure bon le terroir, en vogue depuis que le parti pro-Kremlin Russie unie, baptisé par l’opposition le  » parti des voleurs et des escrocs « , a été prié de garder ses distances.
Voilà donc nos trois députés, le retraité tourneur de Perm, Valeri Trapeznikov, l’enseignante en histoire de Saratov, Lioumila Bokova, et le retraité métallo de Nijni Taguil, Valeri Iakouchev, sillonnant la gloubinka. Ils étaient accompagnés par le docteur Léonid Rochal et par le directeur de campagne de Vladimir Poutine, Viatcheslav Volodine. Sur le terrain, chacun jouait dans sa catégorie : les ouvriers parlaient aux ouvriers, le médecin au personnel de la santé, tandis que l’enseignante prenait en main les écoles.
Ils ont fait sensation. Non pas par leur discours mais grâce au  » bizness jet  » qui les transportait, un Bombardier CRJ-200 avec aménagement intérieur de catégorie liouks, comme on dit dans la langue de Pouchkine. Sa location aurait coûté une bonne centaine de milliers d’euros, voire plus, selon le magazine Forbes.
Cette révélation a gâché la fête. Pour autant, l’ex-tourneur Valeri Trapeznikov n’a rien perdu de sa faconde :  » Le pouvoir du peuple, c’est nous. Il est temps de dire non aux clowns de la place du Marais – lieu de rassemblement de l’opposition – . Tous ces enc… feraient mieux de venir bosser en usine du côté de l’Oural « , a-t-il déclaré lors d’une manifestation organisée en faveur de Poutine, 15 000 personnes rassemblées à Ekaterinbourg.
La jeunesse internaute ne prête guère attention à ces rassemblements orchestrés de A à Z, dont les participants sont ramenés par bus entiers des localités voisines pour scander des slogans à la gloire de Poutine. Elle préfère regarder sur Youtube le dernier clip en vogue, visionné 500 000 fois, une chanson interprétée par d’anciens parachutistes, dont voici un extrait :  » T’as ruiné la défense, l’armée est bousillée, t’as craché sur les soldats et envoyé paître les officiers. (…) On te le demande gentiment : dégage, tyran ! (…) T’es rien qu’un fonctionnaire, ni un tsar ni un Dieu. « 
Un Dieu non, un tsar peut-être. Le 30 janvier, au sortir d’une réunion sur les innovations, Vladimir Poutine est allé mettre un cierge devant l’icône de la Vierge du monastère de Tikhvine, non loin de Saint-Pétersbourg. Ce n’est pas la première fois qu’il s’y rendait. L’épaule du mineur a beau être puissante, mieux vaut viser plus haut. D’autant que l’icône miraculeuse en question a vu défiler presque tous les tsars de Russie, excepté Nicolas II, qui a fini comme on sait.
Marie Jégo Le Monde du 03/02/2012
jego@lemonde.fr
Sur le Web : youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=2aVlR_Oe3v0.

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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